Le plus grand domaine de la rive droite
Les citoyens de la Ville de Genève vont être amenés à se prononcer sur l’acquisition, votée le 27 novembre dernier, de la Campagne Masset. Construite entre 1765 et 1777, la maison de maître actuelle avait été acquise par le célèbre dessinateur Philippe Chappuis (alias Zep) en février 2008. La propriété s’étend sur près de 35'000 m2, avec notamment un vignoble et une piscine. Retour sur l’histoire de ce bien d’exception.

Depuis l’été 2024, ce bien exceptionnel était proposé à la vente par son actuel propriétaire, le « père » de Titeuf, Zep. Situé sur la rive droite genevoise et n’offrant pas de vue sur le Lac Léman, cette vaste propriété ne manque pas d'atouts. Cependant, la première offre sérieuse a été conclue par les autorités de la Ville de Genève. Le 27 novembre dernier, après deux jours de discussion, le Législatif municipal a voté par 47 oui et 24 non, un crédit de 21,5 millions de francs pour procéder à son acquisition. Reste qu’une minorité formée du PLR, du Centre, de l’UDC et des Verts libéraux a lancé un référendum contre cet achat. Retour sur l’histoire du domaine formé par la « Campagne Masset ».
UN DOMAINE NOMMÉ DÉSIR

Au XXe siècle, alors en mains de l’hoirie Masset, ce domaine d’environ 110'000 m2 aura été deux fois au centre des discussions des élus genevois. Une première fois en novembre 1976 alors que le canton adopte un premier plan d’aménagement de ce secteur du quartier du Petit-Saconnex. Une seconde fois, lorsque la population de la Ville de Genève accepte le 4 juin 1989 de donner un préavis favorable à un plan d’aménagement concernant une zone de 23'800 m2, précédemment incluse dans la Campagne Masset. Cette zone verra surgir le long de l’avenue d’Aïre, 380 nouveaux logements, dont 120 en HLM et un immeuble médico-social pour 75 personnes âgées.
Relevons qu’à l’époque, l’hoirie Masset ne souhaite pas céder sa propriété à la collectivité car plusieurs membres de la famille concernée y vivent. La famille à l’origine de ce domaine était les Chouet, une famille d’imprimeurs libraires originaires de Bourgogne. En 1659, Samuel Chouet-De la Rue (1608-1675), imprimeur libraire et conseiller des Deux Cents, acquit une première propriété. Son fils Léonard, qui fut le premier à entrer au Gouvernement genevois d’alors, le Petit Conseil, mourut prématurément. Son fils Jean-Louis, qui deviendra syndic en 1723, va jouer un rôle majeur dans le développement des promenades publiques à Genève. Dans sa propriété privée, la future Campagne Masset, il procédera aussi à des embellissements.

Selon certaines sources, la maison principale aurait été transformée dès les années 1720. Elles se basent sur un inventaire de 1756, réalisé à la suite du décès de Jean Louis Chouet. Au décès de sa veuve, la propriété est reprise par sa petite-fille Jeanne d’Hervilly de Malapert (1737-1804), mariée avec Jean-Antoine Thuillier, un marchand horloger.
Ce dernier se retrouvant contraint de se défaire de l’ensemble de ses biens, la propriété est ensuite acquise par un banquier, François Louis Bontems. C’est alors qu’elle va changer de physionomie. L’allée de charmes est arrachée et les autres bâtiments sont entièrement transformés. En 1777, la maison de maître voit ses deux façades passer de trois à cinq travées. La demeure est réaménagée pour se doter d’un troisième étage. Alors que les cuisines restent au premier niveau, les anciennes caves, le salon et la salle à manger grimpent au second, l’actuel rez-de-chaussée. Ce niveau a alors été entièrement lambrissé et généreusement orné de dessus-de-porte et de panneaux de glace au-dessus des cheminées. Le sculpteur et décorateur d’intérieur Jean Jaquet (1754-1839) aura l’occasion d’y officier, tout comme dans l’ancienne maison Necker, le château de Choully, le château du Reposoir à Pregny ou encore le Château de Cartigny. Un grand perron extérieur est ajouté pour assurer la liaison avec les jardins, dont les terrasses furent prolongées.
LA FAMILLE MASSET DÈS 1905

On peut découvrir les propriétaires qui s’y sont succédés entre la fin du XVIIIe siècle et 2001 en lisant l’excellent tome II du livre intitulé « Maisons de campagne genevoises du XVIIIe siècle », édité par l’association Domus Antiqua Helvetica. De façon très synthétique, l’historienne Christine Amsler cite ainsi Félix Desportes qui va louer la Campagne Masset dès 1795. Désigné par la France révolutionnaire comme nouveau résident de France, il va y inviter les représentants du premier gouvernement démocratique genevois à un repas officiel le 17 mai 1795.

Confronté à des difficultés financières à son tour, le banquier François Louis Bontems vend le domaine en 1813 à Anne Gravier, épouse du médecin Gaspard Vieusseux. En 1836, celle-ci va léguer le domaine à son fils, Jean-François Vieusseux, agent de change et membre du Conseil Représentatif. En 1852, le domaine revient à ses héritiers, Emma Vieusseux, auteur de nouvelles, et Alfred Vieusseux, député. Sans enfant, les Vieusseux lèguent le domaine à leur neveu, l’ingénieur René Masset (1855-1909) en 1905.
Ce dernier n’en profitera guère puisqu’il fait partie des victimes, au nombre de 13, qui perdirent la vie lors de l’explosion de l’usine à gaz à Plainpalais le 23 août 1909. La famille Masset va garder la propriété de la Campagne en question, bien qu’une partie ait été cédée en 1985 à un groupe de promoteurs. Enfin, en février 2008, l’auteur de bande dessinée Philippe Chappuis craquait pour ce bien. Une propriété qu’il souhaite désormais revendre, dès lors que ses enfants ont quitté le nid familial, quand bien même il y a replanté des vignes, avec l’aide de l’équipe du Domaine du Paradis à Satigny.
