Gruyère

Les magiciens des espaces immersifs

Publié le 27.07.2026 à 11:00

Pourquoi se sentons-nous bien dans un lieu ? Cette question anime Grégoire Gurtner, architecte d’intérieur à l’origine de plusieurs espaces immersifs emblématiques dans le canton.

L'Espace Fernand, l'une des dernières réalisations de Grégoire Gurtner en collaboration avec Thibaud Guillet
L'Espace Fernand, l'une des dernières réalisations de Grégoire Gurtner en collaboration avec Thibaud Guillet - Copyright (c) Yannclu
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Fondateur d’Espaces-Architecture à Grandvillard, Grégoire Gurtner a imaginé l’Espace Fernand à la Tour-de-Trême. Il a également repensé le Melocoton à Bulle, le Cotton Club et Les Grand-Places à Fribourg, tous trois aux mains des mêmes exploitants. Cet ancien maçon, devenu conducteur de travaux, s’est ensuite formé, à 40 ans, à l’architecture d’intérieur puis au design industriel. Il a décroché plusieurs prix, dont l’European Product Design Awards en 2022, avec son Wall-O, un siège mural ovale en PET recyclé. Ce cocon protège du bruit et des regards.

«J’ai réalisé ce projet personnel et il a plu au fabricant de meubles suisse Girchberger qui a produit les prototypes, glisse le Gruérien en toute discrétion. Depuis mes récompenses, je n’ai plus eu le temps de m’en occuper. La création est un métier, la vente en est un autre.»

Le passionné de croquis est comme ça. Il aime la simplicité, dessiner sur le papier les espaces, les arrangements, les lumières, cela bien avant de finaliser à l’ordinateur. «J’ai cette facilité de voir et d’esquisser en 3D. Lorsque je construis un projet, j’écoute le client. Nos discussions semblent parfois complètement hors sujet, sourit-il. J’aime savoir ce qu’il mange, si c’est une personne calme ou hyperactive. Ces indices me permettent de ressentir comment le lieu doit être.»

Lorsqu’il était sur les chantiers au début de sa carrière, Grégoire Gurtner s’intéressait déjà aux finitions et à la manière de vivre dans les espaces qu’il construisait ou rénovait. Mais entre un maçon et un architecte, le premier n’a pas la lumière, ni le droit à la parole. Volontaire, il se forme pour devenir contremaître. Après 17 ans sur les chantiers, il repart sur les bancs d’école pour décrocher ses diplômes et fonder sa propre société.

L’Espace Fernand

Transformer un espace vide ou mal agencé en quelques coups de crayons lui donne-t-il le sentiment d’être un magicien ? Il rigole: «Je n’aime déjà pas lorsqu’on m’appelle l’architecte, alors magicien… Je suis plutôt un doux rêveur. J’ai le sentiment que les choses que je fais doivent être ainsi. Et je ne suis pas seul, j’écoute beaucoup les corps de métier autour de moi, les menuisiers par exemple. J’apprends d’eux, même si j’ai aussi des idées bien arrêtées.»

Lors de la création de L’Espace Fernand avec le Fribourgeois Thibaud Guillet, fondateur de Woodlab, les deux hommes ont multiplié les savoirs. Sur mandat du fabricant de fondue Froval, ils ont transformé un simple volume avec une dalle sans vie en un lieu de réception chaleureux et pouvant accueillir 50 personnes. Ils ont imaginé une cave à vin vitrée, entièrement agencée avec un plancher récupéré d’un atelier de Château-d’Oex, une cuisine et un vestiaire. Le revêtement intérieur, en lames d’épicéa étuvé et brossé, a ouvert le champ à un univers immersif représentant les montagnes avoisinantes.

«En arrivant sur place la première fois, j’ai redistribué les espaces. La cave à vin, c’est ce qu’on devait voir et montrer, dans un intérieur où tradition, sobriété et modernité s’alignent. J’aime les contrastes, glisse-t-il. Quant au vieux plancher, je le trouvais superbe, usé et patiné à souhait. D’autres n’y voyaient que des planches bonnes pour la benne. On l’a brossé, retravaillé. Il crée un rayonnage, mettant en valeur les bouteilles.»

Le Gruérien se dit têtu, en particulier pour les détails. Il a dessiné le panorama des Préalpes et des Alpes, non seulement à l’échelle, mais a insisté pour que chaque sommet soit positionné dans la salle selon sa véritable implantation.

Les Grand-Places

Faire naître des endroits où les gens se sentent bien est donc son fil rouge. Il apprécie particulièrement de revisiter les espaces publics, qui vont plus loin dans l’imaginaire. «Chacun recherche l’originalité. Mais chez lui, le client est souvent plus timide ou demande l’avis de trop de personnes, oubliant ce qu’il veut vraiment, observe l’architecte d’intérieur. Dans un lieu public, on s’autorise davantage la folie et vise l’immersion dans un univers différent.»

Au Melocoton Club, il a tout de suite souhaité mettre les grandes voûtes en lumière. Aux Grand-Places, un bâtiment plusieurs fois centenaire, il a voulu monter en gamme tout en gardant l’héritage du passé. Ancienne maison de tir, puis gendarmerie, les Grand-Places ont eu plusieurs vies avant de devenir un café.

«Je me suis inspiré de son histoire et également de la Brasserie Montbenon à Lausanne. J’ai aussi composé avec les contraintes sécuritaires, techniques et financières du projet, se souvient-il. On a repris les traceurs de la brasserie – banquettes, moulures, boiseries - en les modernisant et les simplifiant.»

Ces intérieurs immersifs doivent aussi supporter l’empreinte de l’homme, car, par essence, ils vivent et rassemblent la foule. Chaque matière est ainsi choisie pour sa résistance aux projections, au feu, pour son acoustique et sa capacité à être nettoyée ou changée facilement.