Les Valaisans, un peuple de locataires comme les autres
Taux de vacance en chute libre, loyers en hausse, mobilité résidentielle bloquée… Longtemps épargné par les tensions immobilières, le Valais découvre aujourd’hui un marché du logement sous pression.

Où et comment pouvons-nous habiter quand le logement devient incertain? La formule donne le ton de cette première édition des Journées valaisannes du logement, organisée le 10 février dernier à Sierre. Longtemps restée un angle mort du débat public valaisan, dans un canton marqué par une forte culture de la propriété, la question locative paraissait secondaire jusqu’alors. Cet événement inédit a donc permis de rassembler des centaines d’acteurs et de mettre sur la table les enjeux qui frappent le Valais.
Le mythe des propriétaires
Premier coup de canif: l’idée largement répandue que «70% des Valaisans» seraient propriétaires. «Malheureusement, tout cela est faux», tranche le député socialiste Florian Chappot. Ce chiffre, explique-t-il, concerne les logements mis en location détenus par des privés (pas la part réelle de propriétaires). «En réalité, ces derniers ne représentent plus que 53% de la population en Valais.» Plus frappant encore, le canton se transforme rapidement. Entre 2000 et 2023, la part de locataires a augmenté d’environ 10 points, passant de 37 à 47%. D’autant que, dans toutes les villes sans exception, les locataires seraient désormais majoritaires. Autrement dit: la crise du logement n’est plus un sujet périphérique, réservé aux autres cantons. Elle touche une population valaisanne de plus en plus locataire, et donc, de plus en plus exposée à la pénurie.
Une pénurie qui se chiffre à 1,18% en Valais (taux de logements vacants). Le problème étant que cette moyenne masque des réalités plus dures. Depuis 2019, le nombre de logements vacants mis en location a été divisé par deux: «Nous sommes passés de 4000 à moins de 2000 logements disponibles», selon les données présentées par Jan Rosset, professeur associé à la HES-SO Valais-Wallis. Moins d’offres, plus de concurrence, loyers en hausse, la mécanique en cause est simple. Mais le Valais ajoute une particularité: la crise s’est accélérée très vite, sur un territoire où les habitudes politiques et culturelles n’avaient pas intégré le locataire comme figure centrale.
Une hausse des loyers plus forte qu’ailleurs
Or, la crise devient d’autant plus visible pour les ménages lorsque l’on parle de hausse des loyers. Plusieurs intervenants se sont accordés sur la tendance haussière, plus forte en Valais que dans le reste du pays. Selon le politicien Florian Chappot, les loyers valaisans ont notamment augmenté de 47% depuis 2000, contre 37% en moyenne suisse. Sur une période plus récente, les chiffres de la Banque cantonale du Valais (BCV) indiquent + 20% sur les trois dernières années. Pendant ce temps, sur le terrain, la crise prend un visage.
Eliane Rosset, directrice d’Immo-Solidaire (une association qui se porte garante pour des personnes dont l’accès au logement est difficile), indique recevoir «une centaine de demandes par mois», alors que l’association ne signe «que» 50 baux par année. Dans son récit, le profil des demandeurs inquiète: «La moitié des demandes proviennent de personnes qui travaillent», dit-elle, des «gens qui sont pauvres mais pas forcément suivis socialement». Et depuis 2020, l’explosion est nette. Le logement en Valais n’est donc plus seulement un problème «social» au sens traditionnel. Il devient un problème de classes moyennes fragilisées.
Vieillissement et sous-occupation
Autre pression, plus silencieuse mais structurante, celle du vieillissement démographique. Le Valais est l’un des cantons les plus marqués par ce phénomène et il le sera encore dans les prochaines années. Les autorités en présence décrivent une mobilité résidentielle faible, notamment chez les seniors propriétaires. Beaucoup souhaitent rester chez eux «autant que possible». Un choix parfaitement légitime mais dont les effets sur le marché sont bien réels.
Jérôme Favez, chef du Service de l’action sociale du canton, explique que cela conduit à «une inadéquation croissante entre les logements occupés et les besoins réels». Concrètement, de grandes maisons familiales restent habitées par une ou deux personnes, tandis que les jeunes ménages peinent à trouver un logement adapté. Le phénomène crée alors une forme de blocage du parc: les biens ne se libèrent pas, la rotation diminue, la pression se reporte sur les appartements disponibles (souvent plus chers et plus petits).
Certaines communes commencent de ce fait à mesurer l’ampleur du défi. A Troistorrents, une simulation démographique a montré que sans constructions nouvelles, «la population aurait plutôt tendance à décroître puisqu’elle vieillit». Car attirer ou retenir des familles supposent également autre chose que de simples murs. «Les familles viendront bien sûr si elles ont un 4 pièces à 2500 francs mais aussi parce qu’il y a des structures pour la petite enfance, des écoles où l’on peut accéder à pied», souligne Corinne Cipolla, présidente de la commune. La politique du logement rejoint ainsi celle des équipements publics.
Le Valais face à un tournant
Justement, lors des Journées valaisannes du logement, un mot est revenu sans cesse: coordination. Jérôme Favez reconnaît que le canton a dû se mettre autour de la table, au sens littéral. «Maintenant nous sommes obligés de nous parler», dit-il, en référence au groupe de travail interdépartemental mis sur pied pour traiter la question du logement en Valais. Cette prise de conscience, explique-t-il, s’est accélérée au rythme des difficultés rencontrées en pratique.
Le canton s’appuie depuis peu sur une étude mandatée dans le cadre du programme gouvernemental 2022-2025 qui a «l’avantage de chiffrer et de montrer comment nous devons réfléchir pour établir une nouvelle politique du logement en Valais». Et l’objectif affiché n’est pas de produire un rapport de plus mais de préparer la suite à l’aide de comparaisons intercantonales et d’une gouvernance plus cohérente. Le programme de la législature à venir étant «en train d’être révisé».
A Sierre, les échanges n’ont donc pas débouché sur des solutions «clés en main». Ils ont cependant marqué une étape symbolique. Pour la première fois, le logement a fait l’objet d’un débat transversal réunissant élus, administrations, chercheurs et acteurs de terrain. Le ton a changé. Plus lucide, parfois inquiet mais aussi déterminé. Dans un canton habitué aux évolutions graduelles, le simple fait de nommer le problème constitue déjà un tournant. Le logement sort ainsi de l’ombre. Et avec lui, la prise de conscience qu’habiter n’est plus seulement une affaire privée mais une question collective.
