Les villes déclarent la guerre au bruit
Dans une société qui ne dort jamais, les nuisances sonores s’imposent comme un fléau invisible mais bien réel pesant sur la santé, l’économie et la qualité de vie urbaine. En lançant son Plan bruit 2022-2030, Genève fait figure de pionnière en Suisse, ouvrant la voie à une nouvelle politique du silence.

Pour un citadin lambda, le bruit fait partie du quotidien et rythme ses journées tout comme ses nuits. Il y a les voitures, les bus, les amateurs de musique (qui aiment le faire savoir), les discussions animées du coin de la rue mais aussi les chantiers d’à côté, qui viennent ajouter leur touche de fraisage. N’oublions pas nos chers voisins qui s’époumonent dans les couloirs et marchent d’un pas assuré au-dessus de nos têtes, tout comme le frigo ou la ventilation qui comblent le vide qu’un instant de répit aurait pu nous offrir... Tout cela est aujourd’hui banal en ville. Mais la société du «24 heures sur 24» a un prix.
Les effets du bruit, un mal sous-estimé
Celui de notre santé pour commencer. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a listé plusieurs effets avérés du bruit sur notre organisme: maladies cardiovasculaires, troubles du sommeil, acouphènes, impact sur les capacités cognitives des adolescents et augmentation du stress. Des dégâts qui font l’objet d’un consensus scientifique puisque l’oreille ne peut être éteinte pour ne plus entendre (comme lorsque l’on ferme les yeux). Tout le temps à l’écoute, celle-ci envoie des signaux d’alarme au cerveau qui provoquent des réactions de stress, même lorsque l’on dort. C’est pourquoi, l’exposition au bruit du trafic typiquement, fait perdre chaque année aux Suisses quelque 69’300 années de vie en bonne santé, selon l’Office fédéral de l’environnement.
Et cette cacophonie ne pèse pas seulement sur notre ouïe mais également sur notre porte-monnaie. Les coûts «externes» (non pris en charge par les responsables) du bruit routier, ferroviaire et aérien en Suisse totalisent d’ailleurs près de 3 milliards de francs par an. Sans parler des émissions sonores qui compromettent l’attrait des sites d’implantation d’entreprises ou réduisent la valeur des biens immobiliers. Une étude de la Banque cantonale zurichoise (ZKB) de 2021, basée sur les données de la Confédération, a estimé qu’en ce qui concerne les appartements situés dans les rues les plus bruyantes, les loyers devraient être proposés à un prix inférieur d’environ 2,2 à 4% (pour une perte totale observée de 320 millions de francs par an). La ville la plus bruyante jugée par ce classement étant Genève (40 millions de francs de pertes de loyers) tandis qu’à Lausanne le déficit s’élève à 12 millions de francs.
Des lois en place, des résultats encore limités

Pourtant, des résultats positifs suite aux efforts de divers cantons ont bien été enregistrés ces dernières années mais restent insuffisants. Et pour cause: densification accrue du territoire et exigences croissantes des habitants en matière de qualité de vie ne faisant pas bon ménage, le risque de conflits augmente. En 2017, le Conseil fédéral a donc adopté un Plan national de mesures pour diminuer les nuisances sonores et sauvegarder les zones dites «calmes». Puisque, malgré la législation en vigueur, en particulier la loi sur la protection de l’environnement (LPE) de 1985 et l’ordonnance sur la protection contre le bruit (OPB) qui exige de la prévention depuis 1987, les valeurs limites d’exposition sont encore souvent dépassées. En 2021, sur une population totale de 8,68 millions d’habitants en Suisse, une personne sur dix vivait dans un endroit où les émissions sonores du trafic étaient incommodantes ou nuisibles (740’000 étaient exposées au trafic routier, 33’000 au ferroviaire et 80’000 à l'aérien).
Des villes en quête de solutions concrètes
À l’échelle cantonale, différentes solutions ont émergé ces dernières années afin de résoudre cette problématique du bruit. La plus médiatisée reste celle de la limitation de vitesse à 30 km/h pour les routes principales des agglomérations, plaidée par l’Union des villes suisses en 2022. Plusieurs villes ont sauté le pas indépendamment, telle que Fribourg qui l’a introduite à l’automne 2023 sur 60% de ses routes. Cet été, un rapport concluait d’ailleurs qu’une réduction de la vitesse à 30 km/h avait alors permis de baisser le bruit routier de 2,1 décibels en moyenne en journée, ce qui correspond à une perception de 40% de trafic en moins. Fribourg est ainsi devenue la ville romande avec le plus de tronçons limités, dont l’efficacité sur l’atténuation du bruit est avérée, et souhaite encore étendre la mesure prochainement.
Des collectifs montent en parallèle au front pour que les normes fixées dans les lois sur le bruit soient davantage prises au sérieux (exemple à Neuchâtel l’an dernier). Les autorités genevoises se sont quant à elles attaquées en 2022 aux terrasses de la ville afin qu’il ne soit plus possible de boire un verre après minuit, du dimanche au jeudi, dans les cafés, restaurants et bars. Le parti Liberté et Justice sociale a proposé pour sa part un dédommagement pour les victimes du bruit issu du trafic, des bars tapageurs ou des chantiers par exemple. Une proposition en suspens qui pourrait néanmoins peser lourd sur les finances publiques...
À Lausanne, deux conseillères communales du groupe Les Verts (Tatiana Taillefert et Virginie Kyriakopoulos) ont déposé un postulat il y a une année visant à aménager des aires de tranquillité dans les grands parcs et au bord du lac. Inspirées par la «zone de silence» (voir encadré) qui entoure l’abbaye d’Hauterive, dans le canton de Fribourg, les deux élues déplorent le fait qu’il manque à Lausanne des dispositions réglementaires pour protéger le calme dont ont besoin les résidents qui n’ont ni jardin, ni résidence secondaire et pour qui les espaces verts publics sont souvent saturés ou bruyants.
Enfin, en ce qui concerne la construction et ses nuisances journalières, le premier chantier entièrement électrique de Suisse, quasiment sans bruit, œuvre actuellement dans le quartier zurichois d’Affoltern. En pleine transformation d’un complexe scolaire, pelles, véhicules ou encore bétonnières électriques s’activent grâce à un projet pilote mené par la Ville de Zurich. Si l’autonomie des batteries reste pour l’heure un frein à la généralisation de ce type de «e-chantier», c’est une avancée en matière de bruit qui pourrait, en outre, permettre aussi de décaler le démarrage matinal des travaux menés et raccourcir la durée des chantiers.
Genève, pionnière d’une politique du silence

Autre démarche inédite au niveau du pays, Genève a frappé fort en étant le premier canton à se doter en mai 2021 d’une stratégie BRUIT 2030, dont le plan BRUIT 2022-2030 (1ère partie) a été présenté début octobre, lors des Jeudis de l’environnement. «Le conseil d’Etat a adopté en janvier 2024 le plan et nous sommes actuellement dans la phase de mise en œuvre. Par ce biais, nous ne souhaitons pas plonger le canton dans le silence mais obtenir une cohérence sonore pour avoir le bon bruit au bon endroit», décrit Lucie Baillon, cheffe du secteur entreprises, rayonnements non-ionisants de l’OCEV-SABRA, en charge de ce fameux plan.
Pour cela, 23 mesures transversales ont été définies, articulées autour de trois grands axes:
- Assurer des ambiances sonores de qualité
Le plan introduit la notion de paysage sonore, concept encore peu exploité en Suisse. Il s’agit d’analyser et de cartographier les sons d’un quartier (naturels, humains ou mécaniques) pour concevoir des espaces publics agréables à l’oreille autant qu’à l’œil. Des guides pour les architectes et urbanistes seront publiés, accompagnés d’études sur les matériaux acoustiques et d’enregistrements sonores 3D.
- Réduire les émissions à la source
L’État veut agir sur le bruit routier, le bruit d’aviation et le bruit de chantier, en renforçant les revêtements phono-absorbants, en promouvant la mobilité douce et en accompagnant les programmes d’assainissement, entre autres.
- Coordonner l’action territoriale
Un effort particulier sera porté sur la communication et la sensibilisation du public, notamment auprès des jeunes. Des balades sonores éducatives sont prévues afin d’éveiller à la perception du son et à son impact sur la santé.
En clair: la qualité acoustique devient désormais un critère d’aménagement à part entière, au même titre que la végétalisation ou la gestion de l’eau, composante essentielle au bien-vivre ensemble.
Que représentent les décibels ?
Une forêt calme = 30 décibels
Être au bord d’une route avec un trafic modéré = 70 décibels
Limite légale d’une boîte de nuit à Genève = 93 décibels
Un avion au décollage = 125 décibels
Qu’est-ce que le payage sonore ?
Le terme «paysage sonore» date de 1977 et a été introduit par Murray Schafer. Il correspond à un environnement sonore (bruit résultant de l’ensemble des sources sonores) tel que perçu et vécu dans son contexte par un individu.
