Ma maison en paille
Construire sa maison en paille porteuse, il fallait oser. Proposer un chantier participatif pour le faire, également. Ce projet détonant, qui voit le jour à Surpierre (Fribourg), a fait l’objet d’une attention particulière lors des Journées de la Société suisse des Ingénieurs et Architectes (SIA).

Construire une maison la plus écologique possible avec des matériaux locaux, si possible autonome et qui touche le moins possible à la terre. Tel était le souhait de Marie-Catherine Béguin, infirmière responsable du Service cantonal vaudois de la petite enfance. Elle embarque son fils Jérôme et sa femme Lise dans le projet, trouve un terrain non loin d’Yverdon et se lance dans l’auto-construction de deux maisonnettes pas comme les autres.
«Je ne savais pas utiliser une visseuse lorsqu’on a commencé, se souvient la Genevoise d’origine. Une connaissance, qui a bâti elle-même sa maison en paille avant nous, m’a pris les mains et m’a dit qu’elles avaient cinq doigts comme les siennes. Tout s’apprend», sourit Marie-Catherine Béguin. Leur inspiratrice leur parle alors de ce projet comme d’un voyage. Celui-ci a démarré en 2024, il est en cours et vivifiant.
Retard de la Suisse

Le bureau d’architecture Branca, fondé il y a 12 ans, adhère complétement à l’idée de cette habitation en paille porteuse et à l’envie d’en faire un objet d’expérimentation collective. Nazario Branca, architecte EPFZ, est également membre du comité de HaLege, une association valorisant l’habitat léger et les low-tech en Suisse romande. «Je refuse de faire des projets neufs ou en béton, sauf si cela fait vraiment sens. Avec cette maison en paille porteuse, nous ne sommes pas des pionniers. Cette technique existe depuis plus de 100 ans. L’association française Nebraska apporte notamment son expertise dans ce domaine. Nous valorisons ce savoir-faire et ce matériau en faisant connaître ce modèle en Suisse », explique l’architecte de Lausanne. L’ingénieur civil Peter Braun de Normal Office, ainsi que Christophe Nicolet pour la charpente ont également rejoint l’aventure. À noter qu’en Suisse, aucun texte ne réglemente la construction en paille. La SIA s’y intéresse de plus en plus, même si notre pays accuse un certain retard par rapport à nos voisins français ou allemands qui ont établi des normes pour ce type de construction.
1100 bottes de paille
À Surpierre, alors que d’autres projets d’immeubles dans la rue rencontrent des oppositions, les deux habitats en paille reçoivent leur permis de construire sans problème. Les travaux commencent en automne 2024. La maison principale occupe 60 m2 au sol sur deux niveaux, construite sur pilotis avec 16 piliers en bois vissés dans le sol à l’aide de tiges en métal. Techniquement, on peut déconstruire le bâtiment et le reconstruire ailleurs. Positionné dans la pente, son impact direct au sol est minime avec une petite gaine technique d’à peine 2 m2 sous le rez.
Une fois les autorisations délivrées, Jérôme Béguin commande 600 bottes de paille à l’agriculteur qui lui a vendu le terrain, à 4 kilomètres de là. La deuxième maisonnette, qui prendra forme en 2026, comptera 500 bottes de paille. «Les murs sont en paille comprimée préparée au préalable dans des cadres en bois sur place. Il n’y a pas d’air, elle a un très bon pouvoir isolant avec 47 cm d’épaisseur tout autour de la maison. Quant au risque d’incendie, comme il n’y a pas d’air, la paille brûle mal. On est dans les normes», résumet-il. Au fil des mois, le sol (un caisson en bois), tout comme le toit sont remplis de paille. Un enduit de terre et sable est ensuite appliqué sur les murs. «Une classe d’étudiants en design d’intérieur est venue aider et apprendre la technique, relèvent les propriétaires. Quant au charpentier, il plaisantait en disant qu’il n’avait jamais eu autant d’architectes sous ses ordres.»
La maison de Surpierre est rapidement devenue un chantier participatif avec près de 100 amateurs et professionnels compressant la paille ou apprenant à l’enduire à la main. «Ils arrivent en tant que bénévoles mais repartent en tant qu’amis, souligne Lise Béguin. C’est un partage et un apprentissage pour tous.» Les plateformes telles que Workaway ou Twiza sont des réseaux connus pour les chantiers participatifs. En Suisse, Espazium.ch, l’espace numérique pour la culture du bâti, revient régulièrement sur ces nouveaux modes de construction durable et évoque notamment les projets du collectif BTP Bois Terre Paille.
Compromis aussi

Côté chauffage, la maisonnette pourra accueillir un poêle hydraulique si besoin. Le problème est que les formats usuels sont destinés à de vastes habitations et entraîneraient une surchauffe. L’option privilégiée actuellement est un chauffage solaire thermique Sebasol. Le toit disposera de panneaux photovoltaïques. Quant à la gestion de l’eau, la famille aurait aimé fonctionner en autonomie en récupérant l’eau de pluie et les eaux grises traitées grâce à la phytoépuration. Elle s’affranchirait ainsi de l’eau potable du réseau. Cette pratique n’est pas autorisée et malgré deux cuves d’eau de récupération de 10 m3 par maison, un compromis à l’autonomie totale a dû être trouvé. La maison est donc reliée au réseau d’eau.
Le parking a également été l’objet de divergences. Celui-ci devant pouvoir accueillir 4 voitures pour deux maisons, selon la réglementation, la famille dispose d’un parking de 100 m2, beaucoup trop grand, selon eux. Autre déconvenue momentanée: le choix de la banque. La Banque Alternative, qui promeut pourtant l’habitat durable, n’a pas suivi le projet et c’est finalement vers la Raiffeisen que le couple s’est tourné pour son hypothèque.
Si dans l’ensemble les maisonnettes en paille de Surpierre ont profité de l’élan de toute une équipe de convaincus, il reste un beaucoup de travail pour changer les mentalités. «La question du risque est centrale, souligne Nazario Branca. Pour la plupart des gens construire neuf est synonyme de qualité. Mais ce n’est pas aussi simple. Restaurer ou aller vers d’autres technologies peut être bien plus efficace. Et ce n’est pas plus coûteux. Ce qui manque pour ce genre de projet, ce sont des clients osant faire différemment.»
