Pourquoi les coûts de construction dérapent toujours plus
Entre projets lancés trop tôt, multiplication des intervenants, pression sur les prix et coordination insuffisante, les budgets des chantiers, qui deviennent toujours plus complexes, peinent à être maîtrisés.

Les dépassements de budget sont-ils devenus la norme dans le secteur de la construction en Suisse? Une étude publiée ce mois par l’entreprise lausannoise Revizto tend à le montrer. Selon cette enquête menée auprès de plus de 2000 professionnels du secteur dans huit pays, 92% des répondants évoquent des dépassements de coûts d’au moins 6%, et 42% parlent même de dérapages compris entre 11 et 20%. Pour la Suisse, le constat est particulièrement frappant, les professionnels y citent plus que partout ailleurs la maîtrise des budgets et des coûts comme principal défi du secteur. Mais derrière les chiffres, les causes divisent.
Pour Arman Gukasyan, fondateur et directeur général de Revizto, le problème est avant tout celui d’une industrie restée trop fragmentée. «La construction est probablement le domaine le moins numérique au monde. Les équipes travaillent encore avec des PDF, des plans 2D et des échanges d’e-mails qui créent des erreurs d’interprétation», constate-t-il. Son entreprise développe une plateforme collaborative permettant de connecter architectes, ingénieurs, entreprises générales et métiers techniques autour d’une même maquette numérique afin d’identifier les conflits avant le chantier. «Quand les problèmes sont détectés en phase de planification, ils coûtent beaucoup moins cher que lorsqu’il faut démolir et recommencer sur site», précise-t-il. Selon lui, les projets sont devenus bien plus difficiles à coordonner pour fonctionner avec les anciennes méthodes. «Aujourd’hui, avec des bâtiments de plus en plus techniques, ce modèle atteint ses limites.»
Une perte de maîtrise des projets
L’étude de Revizto pointe d’ailleurs moins les erreurs de chantier que les problèmes de coordination. Les répondants suisses citent davantage «une communication insuffisante» comme cause des reprises de travaux que les défauts d’exécution eux-mêmes. Sur le terrain pourtant, les représentants du Groupement des métiers techniques du bâtiment Genève (MBG) nuancent fortement ce diagnostic technologique. «La question n’est pas seulement celle des dépassements budgétaires mais surtout celle de la qualité des budgets initiaux», estime Guillaume Ruedin, président du MBG. D’après son expérience, de nombreux projets sont aujourd’hui chiffrés par des profils éloignés du terrain. «Comment quelqu’un qui n’est pas issu de nos métiers peut-il établir un budget réaliste pour des installations aussi diverses que techniques?»
Même constat chez Didier Saxod, président de l’Association genevoise des entreprises de chauffage et de ventilation. «Il y a quinze ans, les études étaient davantage réalisées avec les entreprises spécialisées. De nos jours, beaucoup de devis sont établis par des bureaux qui ne connaissent pas suffisamment les réalités techniques.» Les critiques visent particulièrement la montée en puissance des entreprises générales. Pour Olivier Cots, président de l’Association des maîtres ferblantiers et installateurs sanitaires du canton de Genève, la pression concurrentielle pousse parfois à sous-estimer volontairement les coûts afin de décrocher les mandats. «Le prix est devenu le critère numéro un. Certains se disent qu’ils trouveront ensuite des solutions pour se rattraper ailleurs, notamment sur nos marges.»
Résultat: des projets démarrent parfois alors qu’ils ne sont pas totalement définis. «Aujourd’hui, nombre de bâtiments se réalisent alors que le projet n’est pas complètement connu et évoluent en cours de route», observe Olivier Cots. Chaque modification entraîne ensuite des adaptations techniques coûteuses, alors qu’autrefois les projets étaient davantage finalisés avant le démarrage du chantier. Les représentants des métiers techniques dénoncent aussi une multiplication des couches intermédiaires. «Nous avons rajouté des intervenants partout», déplore Olivier Cots. «Et ces intermédiaires doivent eux aussi être rémunérés.» Les spécialistes du bâtiment évoquent ainsi une perte progressive de compétences techniques dans le pilotage des projets, alors même que les bâtiments deviennent toujours plus complexes.
Le paradoxe du numérique
Pour les professionnels du terrain, le paradoxe est d’autant plus fort que les outils numériques existent déjà. «Nous sommes en 2026 avec le BIM [building information modeling ou modélisation des informations du bâtiment, ndlr] et des outils informatiques incroyables, et pourtant la coordination n’est pas au niveau», regrette Didier Saxod. L’étude de Revizto rejoint d’ailleurs ce constat. Le rapport souligne que le problème ne réside plus vraiment dans le manque de technologies mais dans leur intégration et leur adoption. Pour Arman Gukasyan, l’enjeu est désormais organisationnel autant que technologique. «Le problème n’est plus d’acheter des logiciels. Le défi, c’est de faire collaborer toutes les équipes autour des mêmes informations.» Le directeur général de Revizto pointe aussi une forme de résistance culturelle dans le secteur. «La construction reste très conservatrice. Beaucoup d’entreprises générales continuent de travailler comme il y a trente ou quarante ans.»
A cela s’ajoutent des contraintes économiques et réglementaires toujours plus lourdes. Hausse du prix des matériaux, transition énergétique, normes environnementales ou pénurie de main-d’œuvre compliquent encore davantage les projets. «Changer une chaudière prenait trois jours avant. Désormais, remplacer une installation par une pompe à chaleur peut prendre deux mois et demi avec toutes les démarches administratives», appuie Didier Saxod. Jean-Paul Aubert, architecte EPFL et fondateur de l’Association suisse des économistes de la construction, voit lui aussi un problème plus profond que la seule technologie. Selon lui, le secteur souffre avant tout d’un manque de formation à «l’économie de la construction». «Les architectes sont formés à concevoir des projets, beaucoup moins à les piloter économiquement», affirme-t-il.
Pour lui, les dépassements de coûts ne sont pas nouveaux mais deviennent plus visibles à mesure que les constructions gagnent en complexité. «Personne n’a réellement intérêt à tenir les devis», glisse-t-il également, évoquant un système où les responsabilités se diluent entre les nombreux acteurs d’un projet. Tous s’accordent toutefois sur un point: les projets de construction sont devenus bien plus complexes qu’auparavant. Et dans ce contexte, les méthodes actuelles ne suffisent plus à garantir la maîtrise des coûts.
