Interview

Promenade lacustre à travers les frontières

03.06.2025 à 11:52

Les frontières, seraient-elles un peu « poreuses », quand elles ne sont pas terrestres ? « Le tracé de la frontière sur l’eau est une ligne imaginaire la plupart du temps », écrit justement Daniel de Roulet qui, dans son dernier ouvrage intitulé « Frontières liquides », s’est interrogé sur la gestion des lacs frontaliers par les pays qui se les partagent.

Daniel de Roulet
Daniel de Roulet - Copyright (c) DR
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Comment ce thème de la frontière est-il né dans votre parcours d'auteur?

Lorsque vous habitez en Suisse, vous vous cognez toujours contre la frontière. J’ai vécu dans le Jura, et maintenant à Genève. Quand je lève la tête, toutes les montagnes que je vois se trouvent en France : le Salève, le Vuache, le Mont-Blanc... Je ne peux imaginer avoir le mal du pays sans avoir le mal du paysage, ce qui est, pour moi, l’antinationalisme. J’ai commencé par faire le tour des lacs suisses limitrophes de la France, de l’Italie, de l’Autriche et de l’Allemagne, sans d’abord penser écrire sur le sujet. La frontière liquide peut être aussi marquée par les fleuves, les océans, mais la gestion des lacs frontaliers du monde entier m’intéressait. Les lacs peuvent être relativement bien gérés grâce à une entente entre les pays, comme dans le cas du Léman ; entente qui n’a d’ailleurs pas toujours existé pour ce dernier. Quand j’étais petit, on ne pouvait s’y baigner car on le disait pollué. Les Français et les Suisses s’accusaient mutuellement de cette pollution. Aujourd’hui, ici et ailleurs, les questions relatives à l’eau sont loin d’être des détails.

Il y a justement des enjeux géopolitiques, économiques, écologiques... autour de ces lacs, avec des iniquités aussi qui sont criantes. Point besoin d’aller très loin, prenons l’exemple des lacs tessinois avec la construction des barrages que vous évoquez à la fin du livre.

Dans le passé, les riverains parvenaient à se mettre d’accord – ou pas. Ils se connaissaient et ceux qui étaient chargés de la gestion du lac étaient du coin. Quand on parlait de pollution, ils allaient directement vérifier. Actuellement, c’est autre chose. Voyez Trump qui convoite l’eau du Canada... Les intérêts géopolitiques se trouvent beaucoup plus en amont ou en aval des lacs

Gardez-vous, malgré tout, le sentiment « que les lacs rassemblent plus qu’ils ne divisent » ?

Frontières liquides, éditions Phébusdiaporama
Frontières liquides, éditions Phébus

Sur les rives d’un lac frontalier demeure la conscience d’être au bord d’un bien commun, surtout dans le cas des petits lacs. J’ai essayé de comparer ceux qui étaient jadis frontaliers (tel le Wannsee) et ceux qui le sont devenus, comme le lac Peïpsi, situé entre l’Estonie et la Russie. Avant, d’un bord à l’autre, les gens se connaissaient, travaillaient ensemble. À présent, ce n’est plus possible, d’autant qu’un vote majoritaire interdit aux Estoniens de parler russe. Pourtant, chaque hiver le lac gelant, il est extrêmement facile de le traverser pour retrouver les habitants vivant en face. Ce lac-là divise.

Les lacs ne sont-ils pas également les meilleurs marqueurs du désastre écologique en cours ?

Disons qu’ils ne nous rassurent pas. Les effets peuvent être dilués dans le temps. On connait la pollution des plastiques dans le Léman mais elle sera bien plus visible quand les enfants auront trop de ces substances nocives dans les veines, les hommes dans leur sperme. La tendance n’est pas très bonne mais il faut agir dans la communauté d’intérêts qui se fait autour d’un lac, et ne pas être dans l’attente d’un changement de gouvernement.

Vous avez écrit sur plusieurs années, êtes retourné voir des lacs que vous connaissiez et en avez découvert d’autres.

Oui, j’avais par exemple, déjà vu le lac Titicaca, il y a 50 ans. J’en ai ainsi constaté la dégradation. Je ne suis pas un explorateur, au contraire, avant d’aller voir un lac, je lui rends visite. Je me documente, notamment sur la façon dont les écrivains l’ont appréhendé. Le Léman est un casse-tête car des centaines d’auteurs y ont trempé leur plume.

Ce périple vous l’a-t-il fait aimer davantage ?

Les promoteurs savent que la vue sur le lac augmente l’attrait des logements. Cet amour des lacs s’est développé chez nos contemporains depuis l’époque de J.-J Rousseau. Auparavant, les bords d’un lac, marécageux, peu aménagés, n’étaient guère prisés, si ce n’est des pêcheurs. Et moi, je participe à cet amour du « Lac », c’est clair.