Quand l'art façonne l'âme des banques suisses
Chez Syz, Mirabaud et Heritage, l’art ne se cache plus: il habille les espaces, dialogue avec l’architecture et affirme une identité singulière. Entre collections rarement accessibles, quête de sens et engagement culturel, ces banques privées suisses font de l’art un vecteur de réflexion, de prestige et de lien social.
« L’art lave notre âme de la poussière du quotidien », disait Pablo Picasso. Longtemps considérées comme des sphères distinctes, l’art et la banque entretiennent pourtant une relation étroite, où se croisent finance, prestige et mécénat. Dans ce cadre, les banques ne se contentent plus d’être de simples institutions financières ; elles deviennent des acteurs culturels influents, collectionneurs avisés et mécènes engagés.
Pourquoi cet engouement croissant pour l’art ? Quels sont les bénéfices de cet investissement singulier ? Décryptage d’un mariage d’intérêts où l’esthétique et la culture côtoient la mission sociétale.
Certaines institutions comme UBS, JP Morgan ou Deutsche Bank ont constitué d’impressionnantes collections d’art moderne et contemporain, faisant de l’art un levier de valorisation patrimoniale. L’UBS Art Collection, par exemple, comprend plus de 30’000 œuvres, tandis que la collection de la Deutsche Bank est reconnue comme l’une des plus importantes au monde en matière d’art contemporain.
LE MÉCÉNAT ARTISTIQUE: UN OUTIL D’IMAGE ET DE RÉPUTATION

Loin de se limiter à une simple question de placement, l’implication des banques dans le monde de l’art est aussi un puissant levier de communication et d’image. En soutenant des expositions, des musées et des artistes, les institutions financières cultivent leur prestige et renforcent leur ancrage dans le domaine du luxe et de l’exclusivité.
À Genève, certaines banques privées ont développé des stratégies de mécénat ambitieuses, affirmant leur engagement envers la culture. À l’image de la Banque Syz, Mirabaud ou encore Heritage, nombre d’entre elles ont mis en place des politiques d’acquisition d’œuvres destinées à habiller leurs espaces de travail et à valoriser leur identité.
Nous avons eu la chance de visiter ces trois collections privées au sein même des établissements bancaires et avons pu faire le point avec les curateurs et les initiateurs des collections.
LA GENÈSE DE LA COLLECTION

« Nous avons commencé très tôt », explique Suzanne Syz, « avec mon mari, juste après notre mariage. On connaissait déjà Bruno Bischofberger de nos séjours à Saint-Moritz, et tout est parti de là. Ensuite, quand nous nous sommes établis à New York dans les années 1980, nous avons retrouvé Bruno et nous avons eu la chance de fréquenter de près tous les artistes contemporains de l’époque, Warhol, Basquiat, etc. »
« Lorsque j’ai rejoint Mirabaud, en 2010, j’avais déjà en tête de perpétuer l’héritage Mirabaud, dont l’un des anciens associés avait figuré parmi les membres fondateurs du MAMCO. J’ai commencé petit à petit et la collection compte désormais près de 450 œuvres », résume Lionel Aeschlimann, Associé gérant Senior du Groupe Mirabaud.
« La collection de Banque Heritage est avant tout le reflet d’une passion profonde, nourrie d’aspirations et de rencontres — une passion née à la fin des années 1980, portée par Carlos Esteve. Elle se constitue au gré des échanges et des amitiés avec des artistes et galeries, des liens construits dans la confiance, et au fil des années grâce à une curiosité toujours éveillée à travers les foires d’art contemporain », commente Paula Rey, historienne d’art et gestionnaire de collections privées, notamment auprès de la Banque Heritage.
L'ESPRIT DE LA COLLECTION

« En résonance avec les activités du groupe familial et sa présence internationale, la collection de Banque Heritage incarne une ouverture culturelle sur le monde », poursuit Paula Rey. « Véritable mosaïque d'influences artistiques, la collection présente les courants stylistiques et thématiques qui ont marqué la fin du XXe siècle jusqu'à aujourd'hui. Elle offre une lecture éclectique, parfois audacieuse et engagée, de l'art contemporain et du design, représentée par des artistes de divers horizons tels que Jean-Michel Alberola, Takesada Matsutani, Adam Dant, Allan McCollum ou Hubert Le Gall. »
Pour nous, tout partait d’abord du relationnel. Nous n’avions pas forcément l’intention de faire une grande collection. Nous y allions aux coups de cœur», se souvient Suzanne Syz. « Ce n’est que bien plus tard, quand Nicolas Trembley nous a rejoints en tant que curateur, qu’il nous a proposé de mettre une touche de cohérence dans notre passion. »
« L’esprit de notre collection, c’est celui du temps. En somme, les artistes nous parlent du présent et vivent souvent déjà dans le futur, ils font des choses que l’on n’a encore jamais vues», s’enthousiasme Lionel Aeschlimann. «Si une grande partie des œuvres sont des témoignages d’un temps actuel ou à venir, elles nous poussent aussi à sortir de notre zone de confort, à nous remettre en question, à penser. Et la capacité de penser est l’une des caractéristiques essentielles de l’être humain.»
LE LIEN ENTRE LA BANQUE ET L’ART

«L’art nous permet aussi de renforcer nos relations, tant avec nos clients qu’avec nos collaborateurs, dont beaucoup sont de grands amateurs d’art», poursuit Lionel Aeschlimann. «Soutenir les artistes, c’est nourrir un cycle créatif qui profite à la fois à la communauté artistique et à l’ensemble de la société. Participer à cette mouvance unifiante qu’est l’art, sur- tout dans un monde toujours plus clivé, c’est aussi le rôle d’une banque qui prend ses responsabilités.»
«Cette collection est avant tout une histoire de famille, un véritable héritage culturel construit et transmis par mon frère», confie Marcos Esteve, CEO Banque Heritage. «Notre collection représente non seulement notre engagement envers la culture et l’innovation, mais aussi notre volonté d’offrir à nos clients un environnement où l’esthétique, la créativité et la réflexion se rencontrent. Certaines œuvres ont été conçues spécialement pour entrer en résonance avec l’architecture du bâtiment, comme la pièce monumentale de Daniel Orson Ybarra, pensée comme un puits de lumière pour ouvrir l’espace, ou encore les œuvres de Carmen Perrin à l’entrée, qui accueillent chaque visiteur avec dynamisme et poésie.»
« Quand on a créé la banque, on a voulu y mettre notre collection pour souligner l’esprit résolument moderne de la Banque Syz», raconte Suzanne Syz. « Nous voulions créer un espace joyeux et accueillant aussi bien pour les collaborateurs que pour les clients. Et c’est vrai que le déménagement dans le bâtiment actuel a encore accéléré cette intégration de l’art, qui participe désormais de manière majeure à l’image de la banque dans l’esprit