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Analyse - Suisse

Quand nos logements nous empêchent de dormir

12.06.2026 à 15:11

Souvent réduit à une affaire de rythme, d’écrans ou d’hygiène de vie, le sommeil dépend aussi très concrètement du logement. Bruit, chaleur, lumière, ventilation, literie ou agencement de la chambre façonnent nos nuits bien plus qu’on ne l’imagine.

Quand le logement s’invite dans nos nuits: bruit, lumière et chaleur transforment la chambre en espace décisif pour la qualité du sommeil.
Quand le logement s’invite dans nos nuits: bruit, lumière et chaleur transforment la chambre en espace décisif pour la qualité du sommeil. - Copyright (c) Freepik
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On ferme la porte de la chambre comme on tirerait un rideau sur le monde. Le corps réclame le silence, la pénombre, une forme de retrait. Mais la ville, elle, ne dort jamais tout à fait. Un scooter traverse la rue, une conduite sanitaire vibre derrière une cloison, un volet laisse passer le halo d’un lampadaire, la chaleur accumulée dans les murs tarde à s’échapper. Parfois, le sommeil – que l’on aborde le plus souvent comme une affaire médicale, physiologique ou comportementale – se perd dans le bâti.

Pour Raphaël Heinzer, professeur associé et médecin-chef du Centre d’investigation et de recherche sur le sommeil (CIRS) du CHUV, le logement n’est pourtant pas un élément secondaire dans les problématiques de repos. Le sujet est d’autant plus sensible que le sommeil est devenu un enjeu sociétal majeur, dans un contexte où nos nuits tendent à se raccourcir. «Elle a un impact très important», dit-il à propos de la qualité de l’environnement domestique. Les principaux ennemis de notre récupération? «La lumière, le bruit et la chaleur», auxquels il ajoute l’organisation interne du logement et l’environnement du quartier. Mais tous les dormeurs et toutes les dormeuses ne réagissent pas de la même manière. Certains tolèrent une rue animée, d’autres se réveillent au moindre grincement. Reste une constante: «Le bruit est vraiment l’un des fléaux de notre société, particulièrement en ville.»

Nuits fragmentées

Le bruit ne réveille pas toujours franchement, ne laisse pas forcément un souvenir clair au matin. Pourtant, il fragmente la nuit. Raphaël Heinzer rappelle que certains sons peuvent provoquer des micro-réveils visibles à l’électroencéphalogramme, sans que la personne en ait conscience. Le sommeil paraît continu; il est pourtant haché.

Dans la hiérarchie des perturbateurs, le médecin place la chaleur en deuxième position, surtout l’été, puis la lumière, souvent plus facile à maîtriser par des stores, des rideaux ou un masque. Mais ces facteurs ne se présentent jamais seuls. Lorsque l’on ouvre la fenêtre pour rafraîchir une chambre, on laisse aussi entrer la rue, avec ses moteurs, ses voix et ses éclats nocturnes. Lorsque l’on ferme tout pour se protéger du bruit, on garde parfois la chaleur. La recherche du repos devient un arbitrage permanent.

C’est précisément ce que souligne Carmelo Stendardo, architecte cofondateur associé chez 3BM3 Atelier d’architecture. Pour lui, le sommeil ne commence pas seulement à l’échelle du lit ni même de la chambre. Il commence dans la ville. La densification rapproche les logements des axes routiers, des infrastructures, des zones animées ou de l’aéroport. Les architectes peuvent bien placer les chambres côté cour, travailler les doubles orientations, créer des espaces tampons, améliorer les façades. Tout ne se résout pourtant pas dans le plan d’un appartement, lorsque le problème relève aussi de l’urbanisme, des infrastructures et de choix de société.

Le corps contre le bâti

A côté du bruit, la lumière dessine une autre géographie du sommeil. Elle doit être abondante le jour, presque absente la nuit. Simple en apparence, ce principe reste pourtant souvent mal compris. Marilyne Andersen, professeure en technologies durables de la construction à l’EPFL, parle à ce sujet «d’hygiène lumineuse». Dans le logement, cela plaide pour des éclairages différenciés: plus vifs et riches en bleu le matin pour synchroniser notre horloge biologique, plus chauds et plus faibles le soir. Dans les pièces à vivre la journée, comme la cuisine, le bureau ou le salon, un éclairage naturel abondant est bienvenu pour accentuer le contraste avec la nuit.

Laurence Bayer, biologiste responsable du Centre de médecine du sommeil des HUG, rejoint parfaitement cette approche. Et pour elle, si certains bons dormeurs s’accommodent d’un environnement imparfait, d’autres se montrent très sensibles au moindre écart. Mais quelques repères demeurent: calme, obscurité, température maîtrisée.

La température, justement, devient l’un des grands sujets nocturnes de l’habitat contemporain. Les nuits plus chaudes, les logements compacts, les façades exposées au soleil couchant et l’impossibilité de ventiler correctement transforment parfois l’endormissement en lutte contre le bâti. Laurence Bayer rappelle que la diminution physiologique de la température corporelle est essentielle pour assurer une bonne nuit de sommeil réparateur. Si l’espace de repos est trop chaud ou trop froid, le corps reste en alerte. Une pièce autour de 18-19 °C est souvent recommandée, même si cette valeur doit être adaptée à chaque personne.

La chambre comme refuge

Car, dans la chambre, le confort ne se décrète pas: il se ressent. Le corps y baisse la garde. Lorsque des perturbations extérieures demeurent – bruit, chaleur, lumière intrusive –, l’aménagement intérieur ne peut pas tout corriger, mais il peut rendre la nuit moins hostile. Pour Annette Pasquier, architecte d’intérieur à la tête de Bethusy-Art & Design à Lausanne, le premier ennemi du repos est souvent beaucoup plus banal qu’on ne l’imagine: «Je constate très souvent que les chambres sont trop encombrées et peu apaisantes.» Cette pièce, insiste-t-elle, doit être pensée comme une zone de retrait. Il faut pouvoir y circuler, y trouver des matières douces, des rangements fermés. La position du lit compte également: éviter si possible une tête de lit contre une paroi technique, ne pas dormir sous une fenêtre, conserver une surface pleine derrière soi, voir la porte depuis le lit. «Une chambre doit être un cocon. Elle doit être enveloppante, douillette, protectrice.»

La literie s’inscrit dans cette logique. Chez le fabricant suisse Elite SA, basé à Aubonne (VD), François Pugliese, propriétaire et directeur, insiste sur ce point: «Le matelas et le lit sont des acteurs du «bien dormir». Ils ne sont évidemment pas les seuls, mais ils jouent un rôle très important dans la qualité du sommeil.»

Un bon matelas améliore l’indépendance de couchage, limite les mouvements transmis au partenaire, s’adapte aux morphologies, soutient le corps. Là encore, le sommeil révèle la pluralité des besoins. A deux, les rythmes, les habitudes, les températures corporelles ou les mouvements ne coïncident pas toujours. Deux matelas, deux lits, parfois deux chambres: ces choix disent moins une crise du couple qu’une recherche pragmatique de repos.

Au fond, bien dormir chez soi suppose de multiples ajustements. Et pourtant, comme Carmelo Stendardo le formule sans détour: «Dormir n’est pas un luxe. C’est une fonction vitale. Elle mérite donc d’être replacée au cœur du projet personnel, architectural et urbain.»