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Architecture - Suisse

Réservoirs, écoles, moulins abandonnés: la renaissance créative du bâti romand

06.03.2026 à 14:44

Partout en Suisse romande, des édifices techniques, industriels ou publics, libérés de leur fonction première, s’offrent une nouvelle vie en devenant logements, ateliers, commerces ou cafés. Des reconversions opérées en douceur pour préserver l’âme des lieux.

En Suisse romande, la reconversion change d’échelle et de nature.
En Suisse romande, la reconversion change d’échelle et de nature. - Copyright (c) Freepik
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En Valais, le Moulin de Sion s’impose aujourd’hui comme l’un des exemples les plus marquants de métamorphose industrielle récente. Bâtiment du début du XXe siècle, il n’est plus qu’une coque vidée lorsque la production quitte les lieux en 2015. Marc-Olivier Lorenz rachète alors l’ensemble, séduit par sa singularité.

«A ce stade, la reconversion était la seule voie réaliste», résume Glenn Cotter, architecte chez dvarchitectes & associés, qui a mené le projet de remodelage. En 2019, l’équipe ajuste son intervention à un bâtiment massif, marqué par des décennies d’usage. «Il fallait déterminer très précisément ce qui pouvait être modifié et ce qui devait être préservé», explique Glenn Cotter. La façade sud est maintenue, les anciens silos deviennent le terrain d’une transformation fine, presque chirurgicale. Aujourd’hui, logements, commerces et bureaux cohabitent dans un ensemble restructuré et repensé, mais «l’histoire du lieu reste lisible, tout en étant réinventée», conclut Glenn Cotter.

À Genève, la reconversion change d’échelle et de nature. Sous une butte végétalisée de Pinchat, deux anciens réservoirs d’eau sommeillaient depuis des années telles des ruines invisibles en forme de «paire de lunettes», pour reprendre les mots de Fabrice Jucker, architecte et directeur d’Architectures Jucker SA. La législation forestière, interdisant toute construction nouvelle, rend paradoxalement leur transformation possible en 2010: puisqu’on ne peut rien bâtir, il faut réinventer l’existant. L’idée d’en faire des logements, suggérée par Stéphane Barbier-Mueller (du groupe Pilet & Renaud), fait basculer le destin du site. Les cylindres de sept mètres sont découpés horizontalement, donnant naissance à quatre plateaux-appartements circulaires baignant dans la lumière.

Les contraintes environnementales et le respect du patrimoine végétal d’alentour dictent un chantier millimétré. Il faut notamment creuser des ouvertures sans franchir la frontière de la «démolition», interdite en zone boisée. Les anciens luminaires en fonte et les photographies de Riccardo Barilla, prises durant la dépose de la terre et toujours présentes aujourd’hui dans les ex-réservoirs, racontent encore le passé et la métamorphose du lieu. Les vastes logements trouvent preneur sans peine. Toutefois, «l’originalité n’est jamais un but en soi», rappelle Fabrice Jucker. «Ce qui compte, c’est le confort d’usage et de vie: l’espace, la lumière, le calme, le rapport au paysage. Tout le reste s’efface derrière cela.»

«Des choix, parfois des renoncements»

Plus au nord, dans le canton de Vaud, à Henniez, l’ancienne école est devenue en 2022 café-bistrot, boutique, dépôt postal et logements. «Le bâtiment scolaire ne correspondait plus aux usages; il fallait lui redonner une nouvelle fonction», indiquent Philip Esteve et Odile Keller, du bureau Epure Architecture et Urbanisme SA. Le projet, voulu par la commune, vise alors autant à revitaliser le cœur du village qu’à valoriser son patrimoine historique. «L’objectif était de répondre à un besoin d’intérêt public», souligne Odile Keller.

Le travail architectural est mené tout en nuance et en retenue: une façade sobre, des ouvertures respectant la modénature existante, et une isolation intérieure plutôt qu’extérieure afin de préserver les reliefs. «Une transformation implique des choix, parfois des renoncements; il faut montrer la plus-value de préserver», résume Philip Esteve. Dans les combles, le clocher et son cadran translucide diffusent une lumière singulière à travers les éléments de charpente. «C’est un élément poétique de l’ensemble», sourit Odile Keller.

A Yverdon-les-Bains, le projet Silo Renaissance relève d’un autre défi particulier: redonner forme à un bâtiment disparu. L’ancien moulin de la ville, fondé en 1901, a en effet été détruit par un incendie en 2018. Sur les lieux, de nouveaux espaces de vie sortent actuellement de terre, portés par le Groupe Bernard Nicod. «Ce projet nous a demandé du temps et de la créativité, puisqu’il s’agissait notamment de conserver les volumes en place et d’intégrer des contraintes spécifiques», explique Bernard Nicod, fondateur et président du groupe éponyme.

Une tour légère redessine en hauteur l’ancien silo et accueille bureaux et jardins potagers, en écho aux logements et aux surfaces commerciales qui composent le reste de l’ensemble architectural. Le marché répond présent: huit mois avant la livraison, plus de trois quarts des lots sont vendus à des Yverdonnois. «Les acheteurs nous ont dit être profondément attachés à ce lieu, pour son histoire comme pour son architecture.»

Silos, réservoirs, écoles, moulins: si les projets de reconversion diffèrent, tous rappellent que si les murs peuvent changer de vie, c’est parce que leur histoire ne demande qu’à se prolonger.