Chez le maître des automates que les milliardaires s'arrachent
Reconnu et recherché par le cercle restreint aussi bien des grandes fortunes que des marques mythiques, le sculpteur automatier François Junod vient de créer sa première entreprise à l’âge de 65 ans. Portrait d’une sommité.

On le sait tous, nul n’est prophète en son pays. Généralement. Mais, il y a des exceptions. François Junod en est une. Grand et mince, le dynamique Vaudois au sourire radieux a une aura très particulière. Serait-il la réincarnation de l’illustre inventeur d’automates Jacques Vaucanson, né le même jour que lui mais trois siècles plus tôt ? Faute de pouvoir joindre les chefs des cieux pour la réponse, nous l’avons recherchée ici-bas, dans l’atelier de Sainte-Croix du génie suisse.
LE CAMARADE PROVIDENTIEL

« J’aurais probablement repris l’entreprise d’emballage de mon père, si, pendant mes études de micromécanique, j’avais ignoré mon besoin impérieux de concevoir et de fabriquer par moi-même des objets de A à Z. Raison pour laquelle, à l’École des Beaux-Arts de Lausanne, j’ai choisi la sculpture, séduit par son côté très technique et compliqué », se confie l’artiste dans l’une des pièces de sa spacieuse maison- atelier sur trois étages. Les automates, il les a découverts à l’âge de 14 ans, grâce à Frédéric Bertrand, un nouvel élève arrivé dans sa classe. Parisienne, la famille de ce dernier venait de s’installer à Sainte-Croix, où le père avait ouvert son atelier de fabrication et de restauration d’automates.
« Comme Geppetto, il créait et donnait vie à des objets inanimés. Technique, mécanique et artistique, ce métier m’a immédiatement fasciné. » Michel Bertrand lui avait donc fait découvrir sa voie. Dès 1983, installé à son compte, François Junod s’attellera à la fabrication d’automates. Parmi eux, l’emblématique L’Ange, commandé par le Centre international de la mécanique d’art (CIMA). Sept ans durant, l’artiste travaillera en solitaire, jusqu’à ce qu’un événement majeur vienne bousculer sa vie en 1990.
LA VÉRITÉ SI JE MENS…

« Lorsque Jacqueline Reuge m’a demandé de l’accompagner au Japon pour l’aider avec ses automates, je n’ai pas hésité une seconde », se remémore François Junod. Après le décès de Guido Reuge, grand collectionneur d’automates anciens, sa veuve octogénaire avait vendu leur collection aux Japonais. Ils en avaient fait un musée à Kyoto. Durant son inauguration, le milliardaire japonais Kimura a souhaité connaître le sentiment des invités au sujet de cette incroyable collection. Sans surprise, des louanges et des remerciements vont pleuvoir de toutes parts sur le mécène. Sauf de la part de notre Vaudois, qui lui dira, sans filtre, le fond de sa pensée : « Je suis très triste que tout ce patrimoine européen ne soit plus en Suisse ». Un grand silence va suivre ses propos. De retour au pays, notre franc-tireur va recevoir le lendemain un coup de fil « Vous devez reprendre l’avion pour le Japon. Je vous conseille vraiment de vous y rendre », lui dira l’avocat genevois du Japonais. « Ça y est, on va me dissoudre dans de l’acide pour l’avoir ouverte devant ce puissant », se dit sur le moment l’artiste.
Mais il ira tout de même. Accueilli par le milliardaire, François Junod aura effectivement la surprise de sa vie. La commande d’un orchestre avec 12 animaux automates. Le montant du mandat… plus de 2 millions de francs suisses. « Vous avez défendu une tradition et avez parlé avec votre coeur. Je l’ai beaucoup apprécié », soulignera le magnat de l’immobilier. « Depuis, je dis toujours ce que je pense. Même quand ce n’est pas très agréable à entendre », rit François Junod. Jusqu’en 2005, il restera travailler au Japon et y deviendra une star. Puis, retour à la case départ…
OBJECTIF : TRANSMETTRE

« En 2005, je suis définitivement rentré à Sainte-Croix. Par rapport au Japon, en Suisse, j’étais presque un parfait quidam. Il m’a fallu donc du temps pour me faire connaître dans mon propre pays. Et ce succès, je le dois à Baselworld, où j’allais présenter mon travail aux grandes Maisons horlogères. » Elles lui feront confiance. Une nouvelle fois, François Junod fera des émules. À la différence près que, cette fois-ci, sa renommée prendra une tournure internationale. Pas étonnant donc qu’on le choisisse pour des projets absolument fous. D’ailleurs, à la question de savoir quel a été son automate le plus compliqué à réaliser, le sculpteur répond spontanément : Pouchkine. Une fois encore, la commande provenait d’un milliardaire. Mais de la… Silicon Valley. « C’était un « gros bébé » de 60 kilos. Sa particularité est la mémoire mécanique qui le distingue des automates écrivains et dessinateurs de la fin du 18e siècle. Concrètement, Pouchkine est capable d’écrire 1458 poèmes différents avec 6 verbes, 6 adjectifs, 6 adverbes, etc. choisis au hasard par l’automate lui-même. Avec le nombre de combinaisons possibles, on ne sait donc jamais à l’avance quel sera son prochain poème. La conception et la réalisation de cette pièce unique ont pris 7 longues années », raconte François Junod. Une merveille d’autant plus étonnante que l’atelier de l’artiste est exempt de machines numériques, jugées trop bruyantes.
En 2024, à l’âge de 65 ans, le sculpteur a créé sa première société, dans l’objectif de transmettre son savoir. « Aujourd’hui, dans mon atelier, j’emploie sept professionnels aux qualifications diverses et très pointues. Chaque commande reçue fait alors vivre non seulement mon équipe, mais également la vingtaine d’ateliers vaudois, neuchâtelois et genevois avec lesquels on collabore. » Quant à la fourchette de prix pour un automate, elle se situe entre 5'000 et plus d’un million de francs suisses. L’indépendant souligne que, de nos jours, il y a plus de demandes pour ce type d’objets précieux qu’il n’y a de professionnels pour les réaliser. Pourquoi ? « Contrairement à la technologie moderne, nos automates ne tombent pas en panne », affirme François Junod. D’après ce passionné à la vie romanesque, à ses yeux, ce qu’il a vécu n’est pas très important, contrairement à ce qu’il a pu transmettre de ses leçons et connaissances apprises. Parmi les projets en cours, l’oeuvre commandée par la marque horlogère Vacheron Constantin pour son jubilé de 270 ans. Affaire à suivre…
