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Analyse

Dans les villes suisses, les rez-de-chaussée, délaissés, doivent être repensés

Journaliste et rédactrice en chef adjointe chez immobilier.ch
Veröffentlicht am 20.07.2026

Souvent ignorés, voire désertés, par les passants comme par les commerçants, les pieds de nos immeubles ont pourtant un rôle essentiel à jouer dans nos quartiers. Un trio d’experts décrypte comment repenser ces espaces.

La part de bureaux, au niveau suisse, s’est d’ailleurs quelque peu tarie (télétravail oblige)
La part de bureaux, au niveau suisse, s’est d’ailleurs quelque peu tarie (télétravail oblige) - Freepik
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La situation n’aura échappé à personne car aucun canton n’est épargné par ce phénomène: nos rez-de-chaussée perdent de leur attrait. Lors d’un webinaire organisé par le cabinet de conseil Wüest Partner, Julien Thiney, l’un des responsables de la société, a commenté l’obsolescence lente mais remarquée de nos surfaces d’activités. «Avec la digitalisation de l’économie, la jeune génération qui cherche à vivre des expériences et à les partager, ou encore les horaires de fréquentation qui ne sont plus les mêmes qu’autrefois car plus étalés, la demande des rez-de-chaussée s’est complexifiée ces dernières années», constate l’analyste.

La part de bureaux, au niveau suisse, s’est d’ailleurs quelque peu tarie (télétravail oblige), passant de 31% d’occupation des rez-de-chaussée en 2013 à 25% en 2023-2024. Autre observation: si la dimension de passage suffisait auparavant à elle seule à planifier et rendre attractifs des rez-de-chaussée, aujourd’hui tel n’est plus le cas. Julien Thiney s’appuie sur un comparatif entre deux gares genevoises multimodales: «A Lancy-Pont-Rouge comme à Lancy-Bachet, on retrouve dans ces deux quartiers en transformation un fourmillement de population grâce aux voitures, aux trains, aux trams et aux vélos. Toutefois, le premier se veut extrêmement fort en emploi avec un potentiel de développement de ses rez-de-chaussée tournés vers des activités dites «de destination» (fitness, bars branchés, services…), tandis que le second, principalement résidentiel avec des ménages relativement modestes, se concentre sur des services de proximité.»

Veiller à équilibrer les publics

Deux zones urbaines en plein développement qui jouissent d’un transit journalier important, mais dont les rez-de-chaussée peinent encore à se remplir… La faute, notamment, à un manque de mixité de l’offre et des publics, selon Sonia Lavadinho, anthropologue urbaine et géographe reconnue. «Pour fabriquer cette présence humaine et créer des espaces où l’on reste, où les quartiers sont dynamiques et animés, il faut avant tout de la diversité. Autrement dit, proposer à la fois des commerces avec des sous-spécialisations, comme un opticien focalisé sur les enfants, mais aussi des lieux non marchands, comme une école de musique qui sera agréable à regarder. Des études ont démontré qu’un fleuriste équilibrait les publics», liste la conseillère.

Plus concrètement, des horaires élargis sont, en outre, nécessaires. «On observe souvent une évaporation piétonne à l’heure de fermeture des commerces alors qu’avoir des rez-de-chaussée avec des amplitudes horaires variées maintient les personnes plus longtemps et apporte un sentiment de sécurité la nuit», ajoute-t-elle. L’activation des façades revêt également une importance puisqu’il faudrait troquer au maximum les parkings à vélos/motos contre des terrasses, ne pas lésiner sur l’art urbain (street art) qui fait ralentir le pas du chaland et soigner les vitrines en créant de l’intrigue. «Mettre en scène ces rez-de-chaussée pour retenir l’attention des passants contribue à l’écosystème général d’une zone. Les vitrines doivent se répondre, car la vacance a un effet de contagion rapide», souligne Sonia Lavadinho.

Enfin, les rez-de-chaussée ont tout intérêt à investir massivement dans la végétation car il a été prouvé que celle-ci ralentissait le pas des passants, et les îlots de fraîcheur risquent de devenir des sites convoités en ville dans un avenir proche. L’anthropologue urbaine termine en relevant que «riches comme pauvres, tout le monde souffre de la chaleur en milieu urbain et ces rez-de-chaussée rafraîchissants pourraient devenir à terme de vrais refuges».

Des espaces gagnant-gagnant

Néanmoins, entre la théorie et la pratique, quelques défis concrets restent à résoudre. José Gonzalez, directeur de Bricks AG, avec trente ans d’expérience dans le domaine du développement immobilier, tente d’insuffler du changement. L’un de ses projets majeurs en cours, la création du quartier du Rolliet à Plan-les-Ouates (GE), ambitionne justement d'ouvrir la voie. Sont prévus, en lieu et place d’anciens champs agricoles, 1000 logements ainsi que (entre autres) 5500 m² de surfaces de vie de quartier non rentés pour l’investisseur.

«Habituellement, quand on conçoit des rez-de-chaussée, les mécanismes financiers ne nous permettent pas forcément d’accueillir des acteurs à faible rentabilité. Or, cette fois-ci, l’ensemble des maîtres d’ouvrage a consenti un investissement de près de 12 millions de francs pour ces espaces en échange de 5% de droits à bâtir supplémentaires», témoigne José Gonzalez. Une coopérative de quartier sera donc responsable de gérer ces rez-de-chaussée et d’attribuer l’usufruit aux locataires les plus adéquats au fonctionnement global. Et si tout reste encore à faire pour concrétiser ces idées, des acteurs prennent déjà les choses en main pour nos quartiers animés de demain.