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Romandie

L’eau reprend ses droits sur le bâti

Journaliste et rédactrice en chef adjointe chez immobilier.ch
Veröffentlicht am 17.08.2026

Longtemps considéré comme vital puis comme un simple déchet, l’or bleu redevient peu à peu une ressource en tant que telle pour nos villes romandes.

La point de la Jonction à Genève où les eaux vertes du fleuve Rhône rencontrent celles grises de la rivière Arve
La point de la Jonction à Genève où les eaux vertes du fleuve Rhône rencontrent celles grises de la rivière Arve - Freepik
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Le terme d’«or bleu» n’a rien de galvaudé lorsque l’on cherche à désigner l’eau, ce bien autrefois si précieux au développement de nos cités urbaines. Des terres agricoles irriguées au commerce fluvial, en passant par la défense des châteaux et autres divers moyens de production d’énergie, c’est finalement autour des fontaines que son importance primordiale sera la plus prégnante pour les habitants des villes.

Du moins, pendant un temps. Au cours du XIXe siècle, les grandes constructions et l’urbanisation coupent rapidement la population de l’eau et des maladies qui l’accompagnent (typhus, choléra…) en s’évertuant à la canaliser, dans tous les sens du terme. Enterrée, redirigée et évacuée, elle est menacée en agglomération. L’essor de quelques infrastructures de loisirs dans les années 1940 fera renaître l’intérêt collectif pour nos berges et nos espaces humides, sans pour autant reconsidérer cette ressource à juste titre.

Une prise de conscience collective

Et malgré une baisse de la consommation d’eau depuis les années 1990 (passée de 400 à 300 litres par personne et par jour), la population helvétique utilise encore l’une des quantités journalières par habitant les plus élevées d’Europe. Gaspillée à outrance mais de plus en plus menaçante par son imprévisibilité, l'eau finit par recentrer à nouveau l’attention publique sur elle ces dernières années. Un changement de paradigme s’opère.

Les épisodes orageux devenus de plus en plus violents, soudains et fréquents, alternant avec des périodes de sécheresse intense constituent un risque majeur pour les zones densément peuplées et exploitées. Il s’agit donc désormais de mieux gérer cette eau en milieu urbain. Urbanistes, architectes, promoteurs, paysagistes, ingénieurs ou encore services communaux, de même que petits et grands propriétaires s’activent sur le sujet.

Des communes telles que Grimisuat en Valais ont pris le problème à bras-le-corps en limitant les nouvelles zones à bâtir, par exemple, et en instaurant une jauge de 5000 habitants sur leur territoire (taille critique estimée en fonction des réserves en eau disponibles de Grimisuat). Du côté des privés, certaines régies immobilières agissent dans les coulisses pour valoriser l’eau comme ressource à part entière.

Pilet & Renaud a tenté l’expérience en 2020 sur l’un de ses immeubles collectifs en rénovation à Genève en récupérant l’ancienne cuve à mazout sur place pour la raccorder aux eaux pluviales et ainsi alimenter l’ensemble des logements. Une économie d’eau potentielle par an évaluée à 113'000 litres qui n’aura généré «qu’un surcoût» de travaux de 75'000 francs.

Au niveau des municipalités, les politiques d’aménagement se muent pour s’adapter elles aussi. En effet, les surfaces des quartiers devenues au fil du temps très minérales, peu végétalisées et imperméables, réduisent les possibilités d’infiltration et provoquent un ruissellement plus important mais également une surcharge des canalisations. De quoi favoriser des crues éclair qui se multiplient en Suisse romande. En parallèle, les îlots de chaleur deviennent eux aussi une menace par temps caniculaire. C’est ainsi qu’est revenu sur le devant de la scène récemment le concept de «ville éponge».

Les mises en application fusent

Dans les grandes lignes, la «ville éponge» vise à rediriger l’eau vers la végétation, qui va l’absorber lors de fortes pluies et rafraîchir les habitants par temps de canicule. La théorie commence à prendre racine avec des formations continues, comme celle organisée depuis l'automne dernier par l’Hepia (Haute Ecole du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève), ou lors des journées pratiques proposées par la Cité de l’énergie à Lausanne et à Marly. Sur le terrain, les projets émergent doucement mais sûrement.

Parmi les actions concrètes, on retrouve entre autres les toitures végétalisées, les noues, les bassins de rétention, les mares, les places désimperméabilisées mais aussi les tranchées drainantes qui permettent de sortir de notre logique actuelle du tout-tuyau. Les renaturations de cours d’eau ont également la cote en ville avec le cas genevois de la Drize qui devrait retrouver à l’air libre l’ensemble de son tracé originel sur 2,5 kilomètres à l’horizon 2035 ou encore la Broye qui a été revitalisée l’an dernier sur 160 mètres à Payerne.

Autre mesure souvent accordée avec le concept de «ville éponge», les «fosses de Stockholm». Inspiré de Suède (comme son nom l’indique), ce réseau de canaux et de fosses est particulièrement utile pour rendre le sol plus poreux et retenir l’eau en zone urbaine. Un important chantier démarré l'été passé prévoit d’appliquer ces préceptes dans une rue commerçante particulièrement fréquentée de Genève, la rue de Carouge.

«Cet axe de mobilité occupé par le tram et peu arboré (trois arbres) laisse finalement peu de place aux piétons et à la végétation. L’idée est de créer un jardin le plus continu possible sur 650 mètres de distance, et ce, en prenant en compte les diverses contraintes de nappe superficielle, de terrains pollués, de réseaux enterrés, d’accès pompiers et de lignes de contact aériennes…», décrit Benjamin Stierlin, responsable du projet chez In Situ. Soixante-trois arbres seront ainsi plantés dans des fosses de Stockholm, remplaçant le béton aujourd’hui omniprésent dans ce centre-ville où seuls 20 mètres de largeur séparent les façades.

A Fribourg, ce sont les travaux du bâtiment B de Bluefactory qui battent leur plein et jouent avec les limites qu’un changement radical d’habitudes impose. Pour rappel, ce projet de hub d’innovation pour entreprises prévoit une salle destinée à «distiller» les eaux jaunes (l’urine) et un vermicomposteur qui décomposera le restant. Ceci afin d’alimenter l’étang du quartier, un réservoir déjà existant d’une capacité d’un million de litres, et arroser les jardins, produire de l’électricité ou encore alimenter les sanitaires, formant ainsi un cercle vertueux. Un exemple à déployer jusqu’en 2027.