Hôtellerie

L'émirat dubaïote s'offre un palace genevois

Fermé depuis fin août 2020, le Richemond vient d'être racheté pour 114,26 millions de francs par la chaîne Jumeirah. Ce 5 étoiles genevois devra être entièrement rénové avant de rouvrir ses portes en 2025. Notre récit.

Le palace n'est plus exploité depuis le 1er septembre 2020
Le palace n'est plus exploité depuis le 1er septembre 2020 - Patrick Nouhailer Wikicommons
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Les négociations n’ont jamais cessé depuis que le palace genevois a fermé ses portes durant l’été 2020, laissant 130 collaboratrices et collaborateurs sur le carreau. Eric Favre, le «représentant» du propriétaire, le milliardaire malaisien Ananda Krishnan, était en discussion avec deux groupes.

Un prix revu à la baisse

Ananda Krishnan, ayant tout de même déboursé près de 150 millions de francs lorsqu’il a racheté le Richemond à Rocco Forte and Family Ltd en décembre 2010, ne souhaitait pas perdre trop d’argent dans cette transaction. Le riche Malaisien avait fait des promesses au groupe Dorchester afin que ce dernier accepte de prendre la gestion du vénérable palace en août 2011. Des promesses qui n’ont pas été entièrement tenues, notamment en matière de rénovation. Cela avait poussé Dorchester à faire une offre de rachat du Richemond, laquelle n’avait pas été jugée digne d’intérêt par le riche Malaisien. Au final, Dorchester avait dénoncé le contrat d’exploitation à fin 2017. Depuis lors, la voilure du palace avait été encore réduite et l’exploitation avait été reprise en direct. Ananda Krishnan a souhaité revendre cet hôtel au minimum pour 220 millions de francs, puis 200 millions. Mais avec le Covid, ses attentes ont encore été revues à la baisse: 180 millions et plus récemment 150 millions. Jumeirah Hotels & Resorts s’en empare donc pour «seulement» 114 millions de francs. «Laisser le Richemond en déshérence a été une erreur tactique de son propriétaire. Cela a dévalorisé l’actif, même si cela a permis de protéger la part de marché du Four Seasons Hôtel des Bergues, dont les murs appartiennent au même Malaisien», nous confie un professionnel du secteur hôtelier. Ce qui est piquant dans cette histoire, c’est que c’est le directeur général du Four Seasons de l’époque, José Silva, qui aurait été l’artisan d’un certain «désinvestissement» d’Ananda Krishnan dans le Richemond.

Or, c’est ce même José Silva qui a rejoint en janvier 2018 le groupe Jumeirah pour élaborer sa politique d’expansion. Cela étant, il a été remplacé au poste de CEO de Jumeirah cet hiver par Katerina Giannouka, une professionnelle expérimentée formée voici plus de 20 ans par l’école suisse Alpine Centre for Hotel & Tourism Management à Leysin. Reste à savoir si cette enseigne dubaïote, qui ne possède à ce jour aucun palace historique européen, parviendra soit à trouver une certaine cohérence avec la marque Jumeirah, soit à créer une nouvelle marque. Une chose est sûre: cette acquisition devrait doper le tourisme genevois et amener une nouvelle clientèle pour le bassin lémanique.

La montée en gamme

Alors que le Richemond avait été élu parmi les meilleurs palaces d’Europe lorsqu’il était en mains de la famille Armleder (lire ci-dessous), il a progressivement perdu de sa superbe. Avec 130 employés pour 109 chambres et suites, le ratio était bien trop faible pour justifier les tarifs d’un 5 étoiles. A ce titre, le Four Seasons les Bergues emploierait quelque 250 personnes pour ses 70 chambres et 45 suites.

Quelques grains de sable dans une belle saga

Il était une fois un pauvre allemand qui gardait pour quelques sous des oies dans un pré au sud de l’Allemagne. Fermement décidé à travailler dans l’hôtellerie, Adolphe-Rodolphe Armleder quitte à l’âge de 15 ans son pays pour aller apprendre son métier en Angleterre, en Irlande et en Italie. En 1875, il arrive à Genève où il décide de louer la pension Riche-Mont, déjà exploitée depuis 1863, au numéro 4 de la rue Adhémar-Fabri. L’immeuble appartenait au célèbre peintre genevois François Diday. A cet emplacement de choix, à deux pas du lac et en face du jardin Brunswick aménagé en mémoire du duc du même nom qui venait de léguer sa fortune à la ville de Genève (lire notre dossier de décembre 2022), cette pension pouvait alors recevoir 25 clients.

Quatre générations d'Armeleder

Le palace au début du XXème sièclediaporama
Le palace au début du XXème siècle

Adolphe-Rodolphe Armleder était tellement désargenté qu’il réparait lui-même les moquettes usées. Celui qui devint l’un des fondateurs de l’EHL remit en 1906 l’hôtel Richemond à son fils Victor. Mais ce dernier fut emporté par une anémie à l’âge de 44 ans, laissant une jeune veuve avec ses trois filles et son fils Jean, 11 ans. Ce dernier va débuter dans l’hôtel familial en 1935 comme secrétaire. Très vite, il va démontrer son talent, devenant président de la Société des hôteliers de Genève, comme le furent son père et son grand-père, mais surtout en présidant en 1975 le Congrès mondial de l’hôtellerie en présence du président de la Confédération. Il racheta les immeubles aux n° 6 et 8 de la rue Plantamour et créa l’Hôtel Grand-Pré. Il va aussi faire construire le proche Parking des Alpes (320 places) et prit même un temps en location le palace la Réserve. Son fils Victor tentera d’assurer la pérennité du palace, sans succès. Sous la pression de divers créanciers, le fonds de commerce de l’hôtel est cédé à Clément Vaturi en mai 1994 et à sa société immobilière hôtelière cotée en bourse. Cet homme d’affaires sera finalement condamné pour escroquerie. Il faudra attendre juillet 2004 pour que les murs et la société d’exploitation soient vendus pour 99 millions de francs au groupe Rocco Forte. Celui-ci va encore dépenser 70 millions de francs dans sa rénovation, créant notamment un étage supplémentaire avec une suite de 250 m2, ainsi qu’un spa au sous-sol. Mais au final, l’opération va s’avérer très mauvaise pour Rocco Forte puisque les intérêts de la dette hypothécaire et les pertes d’exploitation depuis la réouverture furent d’environ 12 millions de francs par année. Subissant la pression de son principal bailleur de fonds, Bank of Scotland (reprise par la Lloyd’s), Sir Rocco Forte n’aura pas d’autre choix que de céder son hôtel à Cedar Capital Partners, représentant les intérêts du Malaisien Ananda Krishnan, pour environ 150 millions de francs.