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Dossier

Quand étudiants et seniors réinventent la colocation

En Suisse romande, des programmes de cohabitation intergénérationnelle mettent en relation jeunes et personnes âgées. Une réponse discrète mais efficace à la crise du logement et à l’isolement des aînés.

Au-delà de l’entraide, ces colocations dessinent surtout une autre manière d’habiter la ville
Au-delà de l’entraide, ces colocations dessinent surtout une autre manière d’habiter la ville - Freepik
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Quand l’étudiante mexicaine a quitté l’appartement genevois où elle vivait depuis trois ans, elle a fondu en larmes. «Elle disait que cette dame était devenue comme sa grand-mère», raconte Virginie Keller, responsable du programme «1h par m2», lancé en 2016 avec le soutien de l’Université de Genève, qui permet le troc d’une chambre contre quelques services. L’histoire pourrait sembler anecdotique. Elle résume pourtant l’esprit d’un modèle qui prend peu à peu de l’ampleur en Suisse romande: la colocation entre jeunes et seniors.

Dans un contexte de crise du logement persistante, particulièrement aiguë autour de l’Arc lémanique, ces cohabitations répondent à plusieurs urgences. D’un côté, des étudiants peinent à se loger à Genève ou Lausanne, où les loyers explosent et le nombre de chambres étudiantes reste insuffisant. De l’autre, des personnes âgées vivent seules dans des logements devenus trop grands après le départ des enfants ou le décès du conjoint.

«On voit bien le décalage: à Genève, il y a environ 24 000 étudiants dans le tertiaire et seulement quelques milliers de logements spécifiquement destinés aux étudiants», souligne Virginie Keller. Son initiative met actuellement en relation une soixantaine de tandems (840 depuis son lancement). Le principe est simple: un étudiant dispose d’une chambre pour une participation modeste aux charges (environ 120 francs par mois) en échange de présence, de petits services ou des moments partagés.

Mais derrière cette simplicité apparente se cache un important travail d’accompagnement. Les responsables du programme visitent les logements, rencontrent les seniors et les étudiants, vérifient les attentes des deux parties et restent présents durant toute la cohabitation. «Les personnes ont peur qu’on leur impose quelqu’un, puis qu’elles doivent se débrouiller seules. En réalité, nous sommes là du début à la fin», insiste Virginie Keller.

Des modèles différents, un même besoin

A Lausanne, Elderli fonctionne sur une logique proche, mais avec un modèle financier différent. Fondée en 2022 par Kevin Kempter à la suite d’un mémoire de master en travail social, la société propose des chambres louées à des prix encadrés. «Au départ, je me suis rendu compte que cette initiative existait à l’étranger mais peinait à fonctionner en Suisse», explique-t-il. L’entreprise sociale, aujourd’hui soutenue par le canton de Vaud, a déjà créé près de 200 colocations en quatre ans, dont quelque 75 sont actuellement actives. Avec chacune des situations spécifiques. «La personne la plus âgée que nous accompagnons a 98 ans. D’autres ont à peine plus de 55 ans, après le départ de leurs enfants», raconte Kevin Kempter. Certaines recherchent surtout un complément financier, d’autres souhaitent rompre la solitude ou être rassurées par une présence à la maison. Les jeunes, eux, sont majoritairement des étudiants, mais aussi parfois des apprentis ou de jeunes actifs.

Chez «Ensemble avec toit», premier acteur à s’être lancé sur ce créneau en Suisse romande il y a une quinzaine d’années, la philosophie reste semblable. «C’est un modèle d’affaires social avant tout», résume son directeur, Stuart Urquhart. Le programme propose trois formules: une chambre gratuite contre quelques heures de services hebdomadaires, une formule intermédiaire avec un loyer modéré et quelques services, ou simplement une location classique chez l’habitant. Là aussi, le rôle d’intermédiaire est essentiel. «On visite chaque chambre, on vérifie que l’environnement est sain, que le prix est raisonnable et que les profils correspondent», explique Stuart Urquhart. Car ces cohabitations touchent à l’intime. Il faut s’assurer que chacun comprenne les règles du quotidien: les espaces privés, les visites, les repas partagés ou non.

Une cohabitation avant tout humaine

Au fil des années, les trois structures ont compris que la réussite de ces duos repose moins sur le logement lui-même que sur la relation humaine. Beaucoup de seniors craignent au départ une intrusion dans leur quotidien. Certains étudiants redoutent une forme de contrôle ou des attentes trop lourdes. «Ce n’est ni une veilleuse ni un travail domestique», rappelle Stuart Urquhart. «On reste dans un échange de bons procédés.» Pour rassurer, les programmes multiplient les garde-fous: contrats souples, possibilité d’arrêter rapidement la cohabitation, suivi régulier, médiation en cas de conflit. Chez 1h par m2, les étudiants reçoivent même une formation sur le grand âge et peuvent consulter un psychologue si la situation devient émotionnellement difficile.

Les obstacles restent toutefois nombreux. Convaincre les seniors d’ouvrir leur porte demande du temps. Certaines personnes craignent aussi les complications administratives ou les réactions des régies. D’autres hésitent simplement à partager leur quotidien. Malgré cela, la demande explose. Tous les programmes interrogés disent recevoir bien plus de candidatures de jeunes que d’offres de chambres disponibles. A Genève, l’aggravation de la pénurie de logements étudiants accentue encore le phénomène. «Chaque tandem compte, insiste Virginie Keller. Cela représente à la fois une solution pour les étudiants et, parfois, une manière de retarder l’entrée en EMS.»

Une piste face à la crise du logement

Au-delà de l’entraide, ces colocations dessinent surtout une autre manière d’habiter la ville. Dans des cantons où de nombreux logements sont sous-occupés, elles permettent ainsi de mieux utiliser l’existant. Une forme de sobriété discrète, née d’un besoin très concret. Et parfois, au détour d’un salon partagé ou d’un repas improvisé, elles créent aussi des liens inattendus. Des liens qui dépassent largement la simple question du logement.