Chronique chez soi

Que serai-je sans toit?

Le prix de l'immobilier, on en parle? La part de budget consacré au logement est colossale. Et réactive chez nous (enfin, en tout cas chez moi) une peur ancestrale. Se retrouver à la rue.

Je suis endettée jusqu'à la fin de temps mais je ne fais plus le cauchemar d'être à la rue
Je suis endettée jusqu'à la fin de temps mais je ne fais plus le cauchemar d'être à la rue - DR
Diashow

Demandez à un enfant de dessiner une maison, il dessinera... une maison. Avec un toit pointu, une cheminée, une porte, des fenêtres, un arbre. Ah oui il y a le chien aussi. Même s’il vit dans un immeuble. Le «chez soi» dans notre imaginaire collectif, c’est la villa Sam Suffit, ce nom ridicule qui fleurissait dans les lotissements des années 70, et qui pour moi reflétait une médiocrité un peu moisie.

Aujourd’hui, pour avoir une Sam Suffit, gagner sa vie, ça ne suffit plus, justement. Pour louer un appart ordinaire non plus, remarquez. Je précise que je vis à Genève, donc mon expérience est biaisée par la pénurie endémique de logements dans ce canton et le niveau délirant des loyers et des prix à l’achat. J’ai fait comme tout le monde, j’ai passé ma vie à chercher un logement, à écumer les régies immobilières, à refaire tout mon dossier, mes trois mois de salaire, les certificats de bonnes mœurs et de poursuites bim 20, 30, 50 balles à chaque fois pour que ça passe sous la pile.

J’ai trouvé un logement cher par piston (normal quoi) dans lequel mes enfants ont grandi. Quand je me suis retrouvée monomaman, ça a fait gloups sur mon budget, disons que je savais pourquoi je bossais. Quand je donnais le prix (plus de 3000 CHF par mois) les gens haussaient les épaules «bof, c’est les prix!». Euh ouais, il faut juste y sortir! Et quand une fois en 14 ans j’ai oublié de régler, j’ai reçu un commandement de payer direct sans passer par le start. C’est marrant quand il s’agit de baisser les loyers par exemple, ça va nettement moins vite.

Digne d’une caméra cachée

Après, j’ai cherché moins cher. Alors comment dire. J’ai visité des choses hallucinantes. Je me souviens d’un appartement dans une rue des Eaux-Vives assez moche, l’immeuble aussi d’ailleurs, au premier étage sans balcon, 2’800 CHF. Je suis entrée, j’ai cru que c’était pour une caméra cachée. L’appartement était vétuste, c’est peu de le dire, rien refait depuis les années 60, à peu près trois prises électriques de cette époque, que je n’aurais touchées pour rien au monde de peur de prendre un court jus. Un escalier branlant qui menait sur une mezzanine, une cuisine non équipée et une salle de bain à la limite de la salubrité.

Je me permets de dire: «2800 francs, mais... il n’y a rien, zéro travaux, zéro confort, zéro rien!». Réponse onctueuse de la dame, en professionnelle rompue à ce genre de réflexion: «Comme ça vous pouvez aménager à votre guise!». Ben voyons. J’ai même pris un contrat avec une boîte de relocation, donc payer pour pouvoir payer. A chaque fois qu’il y en avait un vaguement dans les prix, la réponse était «Ah non, il est déjà pris». J’ai fait 3 ans comme ça. A gagner trop pour un appartement de la ville et pas assez pour un loyer libre. Aujourd’hui c’est sûr, les loyers sont plus libres que les gens.

Dans ma tête trottait la panique. Où est- ce que je vais pouvoir loger avec mes gosses? Et quand je serai vieille? Il paraît que 60% de gens ont peur de finir à la rue. Notre instinct ancestral nous dit qu’il faut une caverne, une grotte, un abri, un toit, un nid, une maison.

Le coup de chance

Et puis les planètes se sont alignées, j’ai pu acheter. En grattant de tous les côtés y compris sur la retraite. Primo-accédante à 53 ans j’étais, yaay! Ruinée mais sous toit. J’ai eu la chance d’obtenir un prix correct pour un petit appartement mais avec jardin. Quand j’ai dit à mon banquier, qui par définition sait ce qu’il y a sur mon compte, que je devenais propriétaire, il m’a dit: «Vous avez acheté où en France?». Révélateur non? Je me suis fait un plaisir: «En Suisse hinhin». Réponse: «Oh bravo!», comme si j’avais gagné Wimbledon.

Pourtant je suis petite joueuse hein, petit bras comme on dit au tennis, plein de trucs se construisent dans mon quartier pour bien plus cher. Des choses qu’on appelle «villas» et qui sont en réalité des appartements mitoyens avec un carré barbecue. Eh bien ça s’envole à 1,6 million, 2,5 millions, 3 millions. Dingue. Une connaissance a acheté à 2,5 millions, le bâtiment n’est même pas encore construit, on lui en a proposé cinq! Plus aucun rapport entre l’objet et le prix. C’est comme si vous payiez 200 francs une courgette. Bon, si elle est bio, ça peut monter haut la courgette aussi.

Je reçois des offres dans ma boîte aux lettres toutes les semaines. «Mais over my dead body, no pasaran!» J’ai un toit je le garde, c’est mon appart, j’y suis bien, il est plain-pied, baignoire ET douche, il y a des oiseaux, des écureuils, des papillons, un arrêt de bus et 66 m2, c’est vite rangé. Je suis endettée jusqu’à la fin des temps mais je ne fais plus le cauchemar d’être à la rue (j’en fais d’autres hein). Je ne le crie pas trop fort mais j’ai presque envie de dire que hem... Sam Suffit!