Sur les toits romands, une nouvelle manière d’habiter la ville
Longtemps abandonnée aux équipements techniques, la toiture devient un territoire convoité. Jardins suspendus, potagers perchés, terrasses communes, biodiversité ou panneaux solaires: au-dessus des immeubles, une autre façon de partager l’espace urbain prend forme.

Rarement offerte au regard, sinon de loin, depuis une fenêtre voisine, la vitre d’un train ou le bas d’une rue, la toiture appartient à cette part discrète du bâtiment que l’œil devine sans jamais tout à fait la rejoindre. Elle protège, recueille et évacue l’eau, porte des ventilations, parfois du gravier, de plus en plus souvent des panneaux solaires. Longtemps reléguée au rang de surface utile, elle voit pourtant son destin changer à mesure que les villes se densifient et que se réveille le désir d’air, de lumière et d’espaces partagés. Au-dessus des logements, un territoire longtemps tenu à distance commence ainsi à entrer dans la vie de l’habitat.
Pour Craig Verzone, architecte paysagiste, urbaniste, fondateur et directeur associé de l’atelier Verzone Woods Architectes (VWA), à Vevey, cette évolution traduit la pression nouvelle exercée sur les surfaces disponibles en milieu urbain. Longtemps tenue à l’écart des usages ordinaires, la partie supérieure du bâtiment entre désormais dans le projet architectural et paysager. «Les spécialistes la désignent volontiers comme la cinquième façade.» Hier essentiellement technique, cette façade du haut doit désormais produire de l’énergie, accueillir du végétal, parfois offrir un usage aux habitants et habitantes. La promesse est séduisante. Elle est aussi conflictuelle. Car le solaire, les équipements techniques et la présence humaine ne se partagent pas toujours spontanément le même morceau de ciel.
Plusieurs familles de toitures
Tanguy Vitry, architecte paysagiste HES, associé fondateur de VIMADE Architectes paysagistes à Genève, voit dans les toitures un complément aux espaces extérieurs traditionnels. Au sol, les lieux collectifs doivent souvent rester ouverts et disponibles pour le quartier. Le toit offre une autre échelle. «La toiture se métamorphose ainsi en espace complémentaire, avec des qualités différentes: plus intime, plus ensoleillé, plus proche des logements, mais distinct du balcon.» Encore faut-il distinguer la toiture végétalisée ordinaire, désormais fréquente dans les projets immobiliers, d’une toiture réellement accessible, aménagée et pensée pour accueillir des usages quotidiens.
Patrice Prunier, professeur responsable de la filière gestion de la nature à la Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève (Hepia), rappelle qu’il existe plusieurs grandes familles: les toitures de production, les toitures paysagères, les toitures extensives tournées vers la biodiversité, ou encore les toitures biosolaires, qui associent végétalisation et photovoltaïque. Toutes n’offrent pas les mêmes conditions au vivant, aux usages et à la vie commune.
Des pièces communes au-dessus du vide
Certains projets montrent ce que ces surfaces peuvent devenir lorsque l’intention est posée tôt. Au quartier de l’Etang, à Vernier (Genève), VWA a travaillé sur une grande dalle paysagère au-dessus d’un centre commercial et sur une toiture potagère plus haute. Dans ce morceau de ville dense, porté par plusieurs tours, la dalle devient entrée, lieu de passage, terrasse, paysage suspendu, avec une arborisation significative. La toiture potagère, elle, a été conçue pour produire, retenir l’eau, renforcer la biodiversité et ouvrir la possibilité d’un lieu de rencontre. Aujourd’hui, elle est gérée par Légumes Perchés, entreprise spécialisée dans les potagers urbains. L’infrastructure permet plus largement, selon l’évolution du quartier, d’accueillir des parcelles personnelles ou collectives pour les résidents et les employés, ou encore une ferme urbaine professionnelle dédiée au maraîchage.
A La Chapelle-Les Sciers, au sud de la ville de Genève, VIMADE a également imaginé quatre toitures accessibles, chacune dotée d’une ambiance: sportive, détente, potagère et festive. Ici, la toiture n’est plus seulement une terrasse, elle devient une pièce commune, évolutive, presque domestique. «Pour moi, c’est important de ne pas tout remplir et de ne pas tout figer, de laisser les habitants et habitantes s’approprier le lieu», souligne Tanguy Vitry. Cette souplesse n’exclut ni la précision ni la prudence. Sur un toit, chaque élément pèse, parfois au sens propre: le vent, l’eau, le substrat, la hauteur, la sécurité, le voisinage. Le rêve du jardin suspendu se mesure très vite à la physique du bâtiment. Pour Patrice Prunier, «la première condition, c’est la portance». Beaucoup de bâtiments anciens n’ont pas été conçus pour recevoir régulièrement des habitants sur leur sommet, encore moins des cultures. Lorsque la charge admissible demeure faible, l’usage collectif devient limité. Et pour produire des légumes, il faut davantage d’épaisseur de sol, donc davantage de poids, d’eau et d’entretien.
La charge n’est qu’un début. Il faut aussi un accès facilité, pas une simple échelle; des garde-corps, pas une promesse de prudence; de l’eau, pas seulement une évacuation; de l’ombre, car les toits chauffent; une étanchéité assurée; des règles d’usage; un entretien régulier. Il faut aussi composer avec l’autre grand occupant des toitures contemporaines: le solaire. Le défi n’est donc pas d’opposer nature, énergie et confort des habitants, mais d’éviter que l’un de ces objectifs ne dévore tous les autres.
Cohabitation réussie
Les toitures biosolaires étudiées par l’Hepia avec les Services industriels de Genève (SIG), notamment dans le cadre du projet PLANETE, montrent qu’une cohabitation est possible si les panneaux sont correctement surélevés et espacés. Mais la conception doit respecter le vivant. Une toiture végétalisée n’est pas une image verte figée dans une brochure. C’est un écosystème pauvre, exposé, parfois sec, traversé par les saisons. Certaines zones doivent rester peu fréquentées pour laisser vivre les orpins, les insectes, les mousses, les petites graminées. D’autres peuvent accueillir des tables, des bancs, une vue, une fête, une pause. Cette partition est sans doute l’un des secrets de ces projets: ne pas tout ouvrir, ne pas tout planter, mais répartir avec soin les usages, les passages et les milieux.
Reste l’essentiel, moins spectaculaire que les rendus d’architecture: l’humain. «Il faut des personnes motivées pour une gestion durable et faire vivre ces espaces collectifs en hauteur», insiste Craig Verzone. Sans cette présence, mieux vaut parfois une toiture simplement végétalisée, sobre dans ses usages, mais utile à la rétention d’eau et à la biodiversité, qu’un grand potager promis à l’abandon.
