Bien d'exception

Un domaine riche d'histoire qui a inspiré les peintres suisses

Les amateurs de sports équestres seront gâtés. Outre une vaste maison de maître, ce hameau remontant au XVIIIe siècle est idéalement situé à La Croix-de-Rozon (Bardonnex/GE) face au célèbre Manège d’Evordes. Retour sur son passé.

C’est l’avocat Pierre Fabri-Trembley (1616-1700), qui siégea au gouvernement genevois, qui se chargera de donner à Evordes son apparence et son confort actuel
C’est l’avocat Pierre Fabri-Trembley (1616-1700), qui siégea au gouvernement genevois, qui se chargera de donner à Evordes son apparence et son confort actuel
Diashow

Le coin est particulièrement tranquille. On est loin du lac Léman mais proche du Salève, la « montagne des Genevois ». Pour se rendre au Domaine d’Evordes, quelques minutes suffisent depuis le rondeau de Carouge. Situé à côté du domaine, le célèbre Manège d’Evordes (comprenant 65 boxes et un vaste manège couvert) fait le bonheur des cavaliers et cavalières de la région.

Étendu sur trois hectares, le Domaine d’Evordes appartient quant à lui à un banquier retraité depuis plus d’un quart de siècle. Il jouit d’un parc arborisé orienté plein sud, avec une vue dégagée sur les terrains agricoles entourant la propriété. L’ensemble se compose d’une maison de maître érigée vers 1760, présentant de belles proportions élégantes et classiques, agrémentées par une véranda latérale et une grande dépendance implantée sur le côté sud-ouest, créant ainsi une cour. La maison principale dispose d’environ 750 m2habitables répartis en 12 pièces à vivre, distribuées sur trois niveaux hors sol. La bâtisse présente de belles caves voûtées, ainsi que des caves ordinaires. La dépendance, un ancien corps de ferme d’une surface au sol de 508 m2, est constituée d’un garage, d’un ancien pressoir et d’un logement du personnel divisé en deux appartements à l’étage. La propriété dispose encore d’une piscine non chauffée, d’un bassin avec une fontaine et d’un jardin potager. Les frais liés au domaine sont très raisonnables grâce à une organisation bien rodée.

L’ensemble des bâtiments est répertorié aux inventaires fédéraux. La maison principale a fait l’objet de travaux de rénovation et de modernisation importants à la suite de son rachat par son propriétaire actuel en 1995. Son histoire est passionnante. Elle présente de belles boiseries Jean Jacquet et un ancien poêle en faïence. Diverses vues du domaine auraient été peintes par des artistes renommés tels Jacques-Laurent Agasse (1767-1849) et Ferdinand Hodler (1853-1918), fondateurs avec Firmin Massot de ce que l’on appellera la première école genevoise de peinture.

Evordes est un hameau dont l’existence est attestée déjà au Moyen Age. Vers 1700, cette propriété formait un domaine agricole appartenant à la famille Fabri dont plusieurs membres ont été élus au gouvernement genevois. Son nom figurait sur le rôle des Bourgeois depuis le XVe siècle.

Demeure d’un des blessés de l’Escalade

Des vues du domaine auraient été peintes par des artistes renommés tels Jacques-Laurent Agasse (1767-1849) et Ferdinand Hodler (1853-1918)diaporama
Des vues du domaine auraient été peintes par des artistes renommés tels Jacques-Laurent Agasse (1767-1849) et Ferdinand Hodler (1853-1918)

Comme on peut le lire dans un ouvrage consacré aux « Maisons de campagne genevoises du XVIIIesiècle » (édité par Domus Antiqua Helvetica en 2001 et rédigé par Christine Amsler), « le mariage scellé en 1584 entre le notaire et futur syndic Pierre Fabri (1563-1629) et Judith Magistri (1567-1648), fille d’un juriste devenu conseiller d’état, a joué un rôle non négligeable dans le développement du domaine d’Evordes. C’est par l’intermédiaire de Judith Magistri qu’une partie du cœur de la propriété est entrée dans le patrimoine des Fabri. En 1613, Pierre Fabri-Magistri, un des blessés de l’Escalade (!), avait ajouté à ses possessions les terres et seigneurie d’Aire-la-Ville. »

Lors du partage des biens de Pierre Fabri-Magistri entre ses quatre fils, les bâtiments d’Evordes passèrent à son aîné, le syndic Isaac Fabri (1589-1666). Par la suite, ce sera le second fils d’Isaac, l’avocat Pierre Fabri-Trembley (1616-1700), qui devait aussi entrer au gouvernement genevois, qui se chargera de remembrer et agrandir Evordes. Anecdote amusante relevée par l’historienne de l’art Christine Amsler dans l’ouvrage cité ci-dessus : « En 1682, en considération des services qu’il avait rendus à la République, le gouvernement accepta d’abaisser à titre gracieux le taux auquel étaient imposées ses terres relevant de fiefs genevois. En effet, comme ses père et grand-père, Pierre Fabri-Trembley avait été amené à remplir diverses missions pour le compte de la République. En 1677, alors qu’il n’était que conseiller d’Etat, le gouvernement l’avait délégué auprès de Louis XIV pour aplanir un différend concernant les territoires genevois enclavés dans le Pays de Gex. »

A son décès en 1700, le premier syndic Pierre Fabri-Trembley laissa une belle maison au Bourg-de-Four et des fonds agricoles à Carouge et Evordes, notamment. Son seul fils survivant, Odet Fabri (1646-1712), seigneur d’Aire-la-Ville et membre du Conseil des Deux-Cents, hérita de l’ensemble. Ce fut son fils, Pierre, qui parvint à assurer la pérennité de la famille et à prendre la relève dans les affaires de l’Etat. Le jeune homme fit un beau mariage, très jeune, avec la fille du procureur général, Jean Buisson-Lullin. A l’occasion de son mariage, Pierre Fabri entra en possession de ce qui allait devenir le Domaine d’Evordes, dont il allait demeurer propriétaire pendant près de soixante ans.

Huit enfants

La propriété de plus de 3 hectares jouit d’un parc arborisé orienté plein sud, avec une vue dégagée et aucun vis-à-visdiaporama
La propriété de plus de 3 hectares jouit d’un parc arborisé orienté plein sud, avec une vue dégagée et aucun vis-à-vis

Pierre Fabri et Catherine Buisson eurent huit enfants, dont deux fils, Marc Conrad (1717-1783) et Pierre (1727- 1800). Tous deux firent carrière dans les armées de Charles Emmanuel III, duc de Savoie et roi de Sardaigne. En 1750, Marc Conrad épousa Elisabeth Thellusson (1731- 1798), fille du banquier et ancien représentant des intérêts genevois auprès de la cour de France, Isaac Thellusson.

Lors de son mariage, Marc Conrad Fabri reçut en dot la seigneurie d’Aire-la-Ville et reprit la gestion du domaine d’Evordes dès la fin des années 1750. C’est ainsi qu’il va lancer un vaste chantier qui s’échelonnera sur une douzaine d’années. On sait ainsi que les pièces maîtresses de la charpente de la maison de maître ont été abattues durant les hivers 1765-1766 et 1766-1767. La nouvelle demeure a remplacé un vieux bâtiment plus du tout conforme aux critères de confort et de bienséance de la fin du XVIIIe. En 1770, comme les travaux d’Evordes touchaient à leur fin, le roi de Sardaigne érigea la seigneurie d’Aire-la-Ville au rang de baronnie par reconnaissance pour les nombreuses années de service effectuées par Marc Conrad Fabri. A son décès en 1783, la propriété passa à son fils aîné, l’ancien officier au service de la France, Isaac Fabri (1751-1813), baron d’Aire-la-Ville, qui avait épousé en 1778 Marie-Françoise De Carro.

Les Fabri ruinés par la révolution

La dépendance, un ancien corps de ferme d’une surface au sol de 508 m2, est constituée d’un garage, d’un ancien pressoir et d’un logement du personnel divisé en deux appartements à l’étagediaporama
La dépendance, un ancien corps de ferme d’une surface au sol de 508 m2, est constituée d’un garage, d’un ancien pressoir et d’un logement du personnel divisé en deux appartements à l’étage

Ruiné par la Révolution, Isaac Fabri est contraint de se défaire d’Evordes en 1806. C’est Madeleine Joly, épouse de Charles Jean Marc Lullin de Châteauvieux (1752-1833), ancien officier au service de la France, agronome et futur maire de Compesières, qui l’acquiert. A partir de 1824, cet agronome effectue à son tour d’importants travaux, notamment l’adjonction de dépendances. En 1841, les héritiers de leur fille vendent à Anne Louise Pinard. Puis, en 1882, le domaine est vendu à Lucien de Candolle (1838-1927), égale- ment un agronome qui fut député au Grand Conseil. Sa fille cadette, Jeanne de Candolle (1870-1965), épouse de Jean de Muralt (1862-1935), président du Grand Conseil vaudois et élu au Conseil national, va ensuite y vivre, tout comme son fils, le colonel divisionnaire Pierre de Muralt (1896-1985). En 1982, les frères Charles et Jean-Claude Durafour l’achètent et font construire sur une parcelle voisine un manège. Enfin, en août 1995, l’actuel propriétaire le reprend et fait effectuer une vaste restauration de la maison de maître (1996-1997).