Vente d’une villa à Vandœuvres

Un escroc si charmant

C’est l’histoire vraie d’un septuagénaire qui a réussi à faire comme le coucou, soit à vivre plusieurs mois dans une villa cossue qui n’était pas la sienne. Récit exclusif.

La villa située dans la très chic commune de Vandœuvres.
La villa située dans la très chic commune de Vandœuvres. - DR
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Monsieur B.*, né en 1945 en Algérie, Français, est installé en Suisse depuis 1997. Se déclarant comme «spécialiste de la stratégie d’image» pour des footballeurs professionnels, il affirmait à qui veut l’entendre avoir eu comme clients des stars françaises du ballon rond, à l’instar de Zinedine Zidane. Au début de sa carrière, il aurait aussi eu l’occasion de rencontrer Michel Platini juste avant ses débuts dans le club de Saint-Etienne.

Les faits qui nous intéressent remontent à 2016 et n’ont pas encore pu être jugés par la justice genevoise. La famille X. souhaite vendre sa villa sise à Vandœuvres sur une parcelle de 2000 m2 à l’abri des nuisances, sur la très chic commune abritant le fameux Golf Club de Genève. Les enfants ayant quitté la maison, les parents souhaitent se rapprocher de la ville.

«J’ai accepté de lui laisser provisoirement la clé. C’est à ce moment-là que j’ai commis cette erreur fatale»

Le propriétaire de la villa

Afin de trouver des acquéreurs, les X. mandatent plusieurs courtiers. L’un d’entre eux les contacte en mai 2016 pour les mettre en rapport avec un acheteur potentiel, Monsieur B. Le courtier venait de trouver ce qui est devenu le nouvel appartement des X. à Champel. Donc ils étaient en confiance. B. rencontre pour la première fois le couple de propriétaires chez eux le 11 mai. B. tutoie le courtier. Ce qui contribue à mettre à l’aise les vendeurs. Il leur explique que son fils, domicilié au Canada, projette de s’établir à Genève avec sa femme et ses enfants. Se disant séduit par leur maison, il propose au couple de signer une promesse de vente en son nom, avec échéance à la fin de l’année et d’opérer le moment venu la substitution de l’acquéreur sur la promesse de vente en faveur de son fils. Ils tombent d’accord sur le prix de vente de 5,225 millions de francs, avec le versement d’un acompte de 5% (soit d’environ 260’000 francs).

L’arrivée du piano à queue

Le courant passe bien avec l’acquéreur potentiel. Il flatte le mari en lui parlant des vins du sud-ouest de la France dont il possède quelques bouteilles dans sa cave. «Je me souviens en avoir parlé quand je collaborais avec Gault & Millau.» Le vendeur a effectué sa petite due-diligence en faisant quelques vérifications via les moteurs de recherche. Et effectivement, les «faits» énoncés par B. se retrouvent au moins en partie corroborés sur Internet. Bref, B. parvient à «endormir» la méfiance du vendeur.

Le piano à queue entreposé par l'arnaqueur, «sorte de cheval de Troie» comme le décrit le propriétaire de la villa.diaporama
Le piano à queue entreposé par l'arnaqueur, «sorte de cheval de Troie» comme le décrit le propriétaire de la villa.

Pendant la visite, B. en profite pour lâcher incidemment qu’il cherche également à vendre un stock d’environ 17 kilos de fil de nickel hyper fin utilisé dans la haute technologie, lequel a depuis été saisi aux Ports-Francs. Comme son stock aurait valu jusqu’à 1 milliard de francs, à en croire certains certificats en sa possession, cela lui permet également au passage de rassurer X. sur sa capacité financière. B. souhaite déposer des meubles lui appartenant dans les espaces ayant déjà été vidés de cette demeure et pouvoir y résider à titre précaire, le temps que la vente soit parfaite. «Nous n’y avons pas vu d’inconvénient dans la mesure où certaines pièces de la maison étaient vides.» Ils se rendent ensemble le 17 mai chez un notaire genevois avec Monsieur B. afin de discuter des modalités de vente. Ce dernier leur indique que finalement ce ne sera pas lui qui signera la promesse de vente, mais une société anonyme sise dans le canton de Fribourg, dont il serait le seul actionnaire. La conclusion de la promesse de vente est fixée au 30 mai, d’autant que Monsieur X. a quant à lui planifié son déménagement le 31 mai.

Le 27 mai, B. arrive donc pour entreposer des cartons et des meubles dans la maison de Vandoeuvres, dont, surtout, un piano à queue, «une sorte de cheval de Troie» comme le décrit aujourd’hui X. «A mes yeux, cela signifiait alors que ce Monsieur avait réellement l’intention d’acheter notre maison.» Le lendemain, tandis que les propriétaires s’inquiètent de ne pas avoir encore reçu l’acompte de 5%, B. leur explique par message SMS qu’il doit hélas repousser «de quelques jours» la date de la signature, car il doit de toute urgence se charger du rapatriement de Côte d’Ivoire l’un de ses fils qui aurait été victime d’une crise de paludisme. Donc la conclusion de la vente au 30 mai ne s’avère plus possible.

Changement de stratégie

Le 30 mai, la société anonyme fribourgeoise qui devait acquérir la maison s’est engagée à indemniser les vendeurs de «toute somme due au courtier en cas d’échec des négociations»... Le lendemain, Monsieur X. a déménagé comme prévu dans le nouvel appartement. B. propose de conclure la vente le 13 juin. Début juin, les parties abandonnent le projet de signer une promesse de vente et privilégient une vente à terme, la structure fribourgeoise devant intervenir en qualité d’acquéreur. Celle-ci devait alors verser un acompte de 10% (soit 522’500 francs) du prix de vente en mains du notaire. Une somme qui ne sera jamais versée.

Entre temps, le vendeur propose à l’acquéreur de passer à la maison de Vandœuvres à midi pour lui donner quelques explications techniques sur les installations de la maison. B. accepte et débarque avec deux femmes de ménage. Il demande à X. si elles peuvent déjà nettoyer certaines pièces vides et les placards. Pendant que les femmes s’activent, le propriétaire lui fait visiter à nouveau sa maison, notamment le fonctionnement de l’arrosage, etc. «Mais arrive le moment où il faut quitter les lieux car je dois partir pour retourner en ville à mon travail. B. me regarde alors comme un chien battu, me disant que les femmes de ménage s’étaient organisées pour travailler là toute l’après-midi. Cela ne me plaisait pas, mais j’ai accepté de lui laisser provisoirement la clé. Mais bien sûr pas les codes de l’alarme. C’est à ce moment-là que j’ai commis cette erreur fatale», témoigne la victime. Evidemment, il ne reverra jamais plus sa clé.

Une parcelle de 2000 m2 à l’abri des nuisances.diaporama
Une parcelle de 2000 m2 à l’abri des nuisances.

Le lendemain, cédant aux sollicitations de B., les X. lui font signer un accord lui permettant, à bien plaire, d’entreposer ses affaires personnelles dans les locaux disponibles de la villa et d’occuper ces espaces de façon précaire, le temps que la vente soit conclue. En contrepartie, il doit leur verser 8000 francs par mois, payable d’avance au début de chaque mois, à compter du 1er juin 2016. Le contrat stipule que «dans l’hypothèse où la vente échouerait, B. s’engage à libérer intégralement les locaux dans le mois suivant le constat de l’échec de la vente à terme». Le jour même, B. explique via un SMS que le propriétaire de la demeure où il réside actuellement, également sise à Vandœuvres, souhaite qu’il quitte les lieux au plus vite pour y héberger ses propres neveux. «Nous avons donc accepté qu’il s’installe le soir même, avec ses enfants nés d’un second mariage.» Il s’avérera, comme l’instruction a pu le prouver, qu’il résidait depuis juillet 2015 dans l’autre villa sans en avoir payé le loyer convenu et qu’il était en train de fuir.

Signature à nouveau repoussée

L’escroc résidait depuis juillet 2015 dans une autre villa à Vandœuvres sans en avoir payé le loyer convenu

L’administrateur de la société fribourgeoise qui devait acheter la maison devenant inatteignable, il a fallu repousser encore la date de la signature du 13 au 15 juin. Le 13 juin, B. informe Y. que le retard serait dû à un litige avec un actionnaire de la SA fribourgeoise qui détiendrait 5% du capital et refuserait prétendument l’acquisition de la maison. Il soutient qu’il avait oublié l’existence de cet associé... Bref, la date de la signature est finalement repoussée au 20 juin. Signature encore annulée à cause d’un déplacement urgent à Vaduz.

Le 1er juillet, n’ayant toujours pas pu signer le contrat de vente et n’ayant toujours pas reçu les 8000 francs pour l’occupation de la villa, X. perd patience et exige que la vente intervienne dès le lundi suivant, faute de quoi les X. recommenceraient à procéder à des visites en vue de trouver un acquéreur. Le 4 juillet, les vendeurs s’impatientant toujours, l’occupant prétend qu’il aurait subi d’importantes pertes en lien avec le Brexit. Ils parviennent à se mettre d’accord sur une ultime conclusion de la vente le jeudi 7 juillet.

Entretemps, B. a fait mine de remettre à M. X. deux billets à ordre en sa faveur, l’un portant sur une somme de 24’000 francs (trois mois de loyer) et l’autre de 262’500 francs, soit l’acompte initialement prévu de 5% du prix de vente.

L’agression

Le 8 juillet, M. X. se rend dans sa villa non sans avoir prévenu B. au préalable, pour lui notifier une mise en demeure de régler deux mois d‘indemnité d’occupation. Ce dernier l’attend sur le pas-de-porte. Petit à petit, le propriétaire parvient, tout en discutant, à entrer, en espérant s’approcher du boîtier d’alarme afin de la déclencher. Mais B. comprend soudain ce que X. souhaite faire et il l’agresse alors violemment. Il lui serre le cou et le bras et le traînant sur une quinzaine de mètres jusqu’à l’extérieur de la propriété. La police aura l’occasion de dresser un constat le même jour. X. dépose plainte pour lésions corporelles simples. Peu après, l’agresseur change les serrures et se barricade désormais dans la maison, de peur de s’en faire déloger pour de bon.

Le 13 juillet, les X. adressent un courrier recommandé à la société censée acheter leur villa de Vandœuvres afin de «constater l’impossibilité de concrétiser le projet de vente et, dès lors, de prononcer sa caducité». Le courrier est resté sans effet. Plus tard, une grande banque suisse refusera d’encaisser les deux pseudo billets à ordre de B. et qui se sont révèleront évidemment sans valeur. Par courriel du 23 août, B. a indiqué qu’il comptait déménager à la mi-septembre. Mais finalement, il sera arrêté sur place le 26 août et placé en détention préventive à la prison de Champ-Dollon pour trois mois du fait que la police a découvert à l’occasion de la plainte de X. qu’il était recherché pour de nombreuses infractions antérieures. Ce n’est que le 12 octobre que ses avocats procéderont à l’évacuation de ses affaires et libéreront ainsi la villa. Le piano à queue, quant à lui, placé sous séquestre, y restera encore quelques temps avant d’être vendu par M. X. pour le compte de la justice genevoise.